Soumis au mutisme

Emmanuel Tardif est fort de deux longs métrages, bientôt d’un troisième, et d’un quatrième en écriture.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Emmanuel Tardif est fort de deux longs métrages, bientôt d’un troisième, et d’un quatrième en écriture.

Traversé par les difficultés à communiquer, à socialiser, le film Soumissions semble dériver de la pandémie. Eh non, affirme Emmanuel Tardif, qui l’a tourné en 2019. « Une crise, sanitaire ou pas, révèle des choses. Le besoin de la distance, la peur de la distance, ça s’exprime [par] un effet de prison à ciel ouvert », dit-il, en référence à son choix de camper l’action à l’orée d’une forêt.

Diplômé en cinéma de l’Université Concordia, cuvée 2019, Emmanuel Tardif commence sa carrière. Il exprime néanmoins une solide assurance, fort déjà de deux longs métrages terminés, bientôt un troisième et, en cours d’écriture, un quatrième.

« Je suis lent, j’aime prendre mon temps », dit pourtant l’homme dans la jeune vingtaine. Soumissions, son deuxième, prend l’affiche vendredi dans des salles de niche (cinéma du Musée, Cinémathèque québécoise, Maison du cinéma, à Sherbrooke). Une belle et grande victoire. Pas tellement en raison de l’âge du réalisateur — et scénariste, monteur, producteur —, mais en raison de la nature minimaliste de l’œuvre, pratiquement sans dialogues et tirée par un lent récit. « Le film prend son temps, c’est la temporalité que j’avais en tête, confie-t-il. J’aime regarder l’image, je n’aime pas quand c’est trop serré. Oui, le film dure 70 minutes, mais chaque image respire. »

Son premier titre, Speak Love (2020) — « certes très beau, mais somme toute assez à l’étroit dans son décorum d’expérimentation formelle », selon la plateforme Films du Québec —, n’a pas été distribué. « Extrêmement radical, au 8e degré », reconnaît son auteur, satisfait de la centaine de personnes qui l’a vu. Il ne dévoile pas ses attentes pour ce qui sera son baptême « commercial », mais prend le soin de préciser que Soumissions est moins radical. Et le suivant, attendu en janvier, encore plus accessible.

Emmanuel Tardif assure faire du cinéma narratif. Son point de départ n’est pas un fantasme formel, mais une « idée de contenu ». Il aime « raconter un nœud dramatique, essayer de le déplier ». Et assume la forme qui en découle. « Les dialogues, j’adore, confie ce fan de cinéma français. Mais ici, [les personnages] n’avaient rien à se dire. Ce n’était pas une décision formelle, c’était une décision de film. »

Profonde insensibilité

Audacieux, Soumissions scrute la relation tendue entre un père et son fils dans un contexte de rupture familiale. La tension, qui se passe de mots, littéralement, est interrompue par un drame. Sauf que celui-ci n’est pas la bombe qui casse tout. Ça se déroule paisiblement, sans larmes, sans émotions.

Dépouillé, à cinq personnages (deux disparaissent après dix minutes), le récit découle d’une idée que l’artiste a eue d’une scène dramatique devant laquelle un témoin reste insensible. « L’insensibilité est l’étape la plus profonde d’une crise, croit-il. Elle est une forme de soumission tellement profonde qu’il n’y a pas moyen de réagir émotionnellement. » « J’aime regarder les comportements et les relations entre les personnages de manière souterraine », dit encore celui qui juge ses segments « décalés », de réalistes. Il cite la scène, fascinante, où des clés lancées au ciel s’évaporent. Est-ce « du réalisme magique, du surréalisme » ? Il ne le sait pas. Ce qu’il avance avec certitude, c’est qu’il fait passer Soumissions du concret vers l’inconscient.

Le film repose sur la gueule de Martin Dubreuil (La grande noirceur, Maria Chapdelaine). Emmanuel Tardif dit avoir développé des atomes crochus avec lui, et avec le reste de la distribution (Félix Grenier, Charlotte Aubin, Léa Roy, Lucette Chalifoux) et le personnel technique. Le désir de créer une équipe les a poussés à s’impliquer « généreusement » — terme signifiant que des cachets n’ont pas été versés.

« Très joyeux », le plateau de tournage ne se reflète pas dans l’histoire filmée, avoue le réalisateur. « Tu me pousses à me vanter », rit-il, gêné, lorsqu’on l’interroge sur ses qualités qui convainquent des gens à le suivre. « Ils acceptent non pas parce qu’ils m’aiment, mais parce qu’ils aiment le projet. »

Soumissions est un film à si petit budget que son auteur ne se souvient pas de la somme consacrée au tournage. Il a obtenu 25 000 $ en subventions pour la postproduction et « un petit montant » pour la distribution. Emmanuel Tardif ne s’en plaint pas. Il vogue heureux, les bras pleins de scénarios, libre de raconter comme il le souhaite.

« Pour vraiment vivre une action, pour vivre l’insupportable du mutisme, dit-il, il faut être un peu énervé, avoir hâte que la scène finisse. » C’est ce qui lui plaît, comme réalisateur et comme spectateur : des films qui font ressentir, pas ceux qui montrent une histoire.

Flirt au style âpre

Divisé en deux parties, voire trois, Soumissions relate la déconfiture d’une famille plombée par les rapports d’autorité, par le silence, par le vide. La longue ouverture, une séance de médiation de couple, est en marge du véritable récit tant elle met en scène une discussion, grande absente de ce qui suivra. Elle donne cependant des indices : le mutisme de Joseph (Martin Dubreuil), son désarroi intérieur, dictera l’action. Le reste se déroule en plein air, à la campagne. Joseph rejoint son fils Mathieu (Félix Grenier) dans le pied-à-terre familial, où ils exécutent diverses tâches anodines. Ils tournent en rond jusqu’à ce que survienne un drame. La responsabilité change alors de mains, la soumission, d’épaules. De ce style âpre qui fait penser au cinéma de Denis Côté (Carcasses), Emmanuel Tardif arrive à puiser une charge émotive et narrative s’appuyant sur un enrobage sonore bien dosé. S’il abuse côté forme — certains choix tiennent de la démonstration —, le réalisateur instaure un climat d’étrangeté qui sied bien au mystère de la forêt. Le flirt avec un cinéma fantastique ou d’horreur, qui reste à l’état de flirt, aide sans doute à nous happer jusqu’à la fin.

Soumissions

★★★

Drame psychologique d’Emmanuel Tardif​. Avec Martin Dubreuil, Félix Grenier, Léa Roy, Québec, 70 minutes.



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