Julia Ducournau: «il ne restait que la grâce»

Le film met en scène Alexia, qu'un accident de voiture subi durant l'enfance a laissée avec une plaque de titane vissée au crâne.
Photo: Néon Le film met en scène Alexia, qu'un accident de voiture subi durant l'enfance a laissée avec une plaque de titane vissée au crâne.

C’est une image qui va rester : celle de l’actrice Sharon Stone remettant la Palme d’or à la réalisatrice Julia Ducournau pour Titane, film ayant électrisé et commotionné Cannes à égales mesures. Dans Basic Instinct, la star américaine brisa maints tabous en protagoniste bisexuelle d’une assurance imparable. Et la voici en train de passer le flambeau à la cinéaste française dont le film est porté par un personnage féminin puis masculin, qui prend des vies mais la donne aussi ; un être auquel il est impossible d’assigner une case ou, à terme, un genre.

« Quand j’ai vu Sharon Stone s’avancer sur scène pour remettre la Palme d’or, j’ai compris que ce serait pour Titane, se souvient Julia Ducournau. La décision de confier ce mandat à Sharon Stone m’a époustouflée. Il n’y avait pas de meilleure personne qu’elle pour me remettre ce prix. »

En gravissant les marches, la jeune cinéaste avait pourtant un autre nom en tête : Jane Campion. « Arrivée sur scène, je n’arrêtais pas de me dire que j’étais la deuxième, que Jane Campion avait été la première réalisatrice à remporter la Palme d’or [pour The Piano], et qu’il nous avait fallu attendre 28 ans. »

Julia Ducournau prit alors conscience qu’en étant la deuxième, elle mettait fin à l’exception. « Parce qu’après moi, il y en aura une troisième, et une quatrième, et ainsi de suite. Je me suis alors sentie incroyablement bien ; j’ai senti que je n’étais pas seule. En coulisse, j’en ai discuté avec Sharon Stone, de Jane Campion avant moi et tout ça, de la signification d’être la deuxième et qu’il y en aurait d’autres, et que j’avais presque l’impression de vivre un moment historique… Elle a éclaté d’un rire radieux — cette femme est un rayon de soleil — et elle m’a dit : “Chérie, c’est un moment historique.” »

Comme Grave, le premier film de Julia Ducournau, Titane reluque du côté de l’horreur, mais entretient un rapport beaucoup plus fluctuant que son prédécesseur avec le genre. En fait, Titane transcende à la fois la notion de genre cinématographique et d’identité de genre.

« J’avais certainement à l’esprit cette notion de transcendance, opine la cinéaste. Je précise toutefois que ce n’était pas programmé, comme une note épinglée à mon mur spécifiant : “Aujourd’hui, je vais discréditer les stéréotypes associés à l’identité de genre tout en déconstruisant les genres cinématographiques”. C’est plus naturel. »

Titane existe quelque part entre le récit initiatique, la balade sauvage et le conte. Le film met en scène Alexia, qu’un accident de voiture subi durant l’enfance a laissée avec une plaque de titane vissée au crâne. Fascinée (et plus encore) par les voitures, Alexia est danseuse dans des expositions automobiles… et tueuse en série le reste du temps.

Un soir d’étrange séduction, elle fait l’amour au véhicule sur lequel elle s’est produite ce jour-là. Rattrapée par ses meurtres et troublée par sa grossesse mutante, Alexia fuit avant de se faire passer pour le fils disparu de Vincent, le commandant macho d’une caserne de pompiers. Voici Alexia devenue Adrien.

Pour la cinéaste, cela s’inscrit dans une démarche, une quête visant à développer son propre langage cinématographique, qui est très fluide également.

« Quand j’écris un personnage comme Alexia, qui navigue entre les genres mais qui, à un moment, les transcende, j’essaie de faire en sorte que le public accepte le fait que ce personnage a transcendé la notion d’identité de genre. Soudain, Alexia relève des deux, ou elle ne relève d’aucun des deux ; elle est sa propre créature, et c’est comme ça qu’elle existe dans le monde, et on doit l’accepter. Vincent doit l’accepter. La question même d’un genre pour définir une personne m’apparaît non pertinente. Je ne crois pas que le genre devrait nous limiter en tant qu’individus, dans nos interactions avec les gens et dans la société. »

Cinéma fusion

Quant aux genres cinématographiques, Julia Ducournau explique les utiliser comme des outils avec lesquels elle joue, a du plaisir. « J’aime fusionner des genres aussi disparates que l’horreur corporelle (ou « body horror », largement inventé par David Cronenberg, une influence revendiquée de la cinéaste), et c’est là un aspect qui attire beaucoup l’attention, la comédie, le drame, le thriller… Je tâche toujours de trouver la note juste, parce qu’il y a une musicalité dans tout ça, dans cette typologie de films. »

La question même d’un genre pour définir une personne m’apparaît non pertinente. Je ne crois pas que le genre devrait nous limiter en tant qu’individus, dans nos interactions avec les gens et dans la société.

 

Un des meilleurs exemples de ce savant dosage survient lorsqu’Adrien/Alexia, après avoir enfilé une robe par-dessus ses vêtements de garçon, se réfugie dans une garde-robe en entendant les pas de Vincent approcher, comme Laurie Strode se cachant de Michael Myers dans Halloween, de John Carpenter (qui a aussi réalisé Christine, une autre influence de Titane).

Or, après que Vincent eut ouvert la porte de ladite garde-robe, la séquence fait tout à coup sourire, la « sortie de placard » d’Adrien/Alexia étant littérale. S’ensuit l’un des passages les plus touchants du film. Bref, on se trouve à être successivement terrifié, amusé, puis ému.

« J’aime travailler mes scènes pour qu’elles se transforment en cours de route, oui. Que soudain, la scène devienne autre chose. »

Cela, en demeurant toujours à la hauteur des personnages, de leur vérité, de noter Julia Ducournau. Une vérité en l’occurrence complexe, trouble. Comme Justine dans Grave avant elle, Alexia sème la mort, mais à travers ses gestes radicaux, elle s’affranchit et prend son essor d’une manière nouvelle : cette dichotomie est d’autant plus intéressante qu’Alexia, souvent associée au feu, renaît tel le phénix en Adrien, avant de donner naissance.

« Le fait qu’elle prend la vie et donne la vie et renaît autrement, c’est un arc de rédemption. J’utilise quelques motifs bibliques dans le film, mais pas de manière religieuse. À la fin, je voulais que le public ressente la part de sacré qu’il y a dans le personnage. Qu’il s’aperçoive qu’il y a d’autres options, d’autres possibilités pour l’humanité. »

Un modèle obsolète

Bien qu’elle soit de son propre aveu hyperpréparée, tant pour sa mise en scène que pour les changements de registre prévus au sein de certaines séquences, la cinéaste est parfois surprise par ce qu’elle capte. La scène de la fête dans le garage de la caserne constitue un bon cas d’espèce.

Après avoir juché Adrien/Alexia sur un camion en l’encourageant bruyamment à leur faire un spectacle, les jeunes pompiers virils restent cois lorsque la recrue leur livre un numéro de son cru.

« Au bout de quelques prises, je suis allée voir mon directeur photo Ruben Impens et je lui ai dit : “Je crois que cette scène va au-delà de nous, qu’elle est plus grande que nous.” Il y a eu comme une épiphanie durant le tournage de cette scène. On pouvait y voir le personnage se développer pleinement, librement, à travers la danse, oui, mais aussi à travers les yeux des pompiers. C’était parfait, complet : la notion d’identité de genre était tellement loin, obsolète… Il ne restait que la grâce, et c’était beau. »

Le film Titane est présentement à l’affiche.

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