Le futur antérieur de Danis Goulet

Très tôt dans le processus d’écriture, les deux héroïnes, la fille Waseese (Brooklyn Letexier-Hart) et sa mère Niska (Elle-Máijá Tailfeathers), prirent forme, avant même l’histoire en fait, révèle le cinéaste Danis Goulet.
Photo: Entract Films Très tôt dans le processus d’écriture, les deux héroïnes, la fille Waseese (Brooklyn Letexier-Hart) et sa mère Niska (Elle-Máijá Tailfeathers), prirent forme, avant même l’histoire en fait, révèle le cinéaste Danis Goulet.

Une mère, Niska, et sa fille adolescente, Waseese, marchent en forêt d’un pas pressé. D’origine crie, elles se cachent d’on ne sait quoi. Soudain, un drone point à l’horizon, provoquant une fuite éperdue. C’est que dans ce futur proche, les enfants sont enlevés à leurs parents et placés dans des écoles étatiques censées leur garantir un brillant avenir. Promesse familière pour justifier l’injustifiable ? Évidemment, l’image infâme des pensionnats s’impose. C’est voulu, comme l’explique Danis Goulet, dont le premier long métrage, Night Raiders (Les voleurs de la nuit), fut dévoilé à la Berlinale plus tôt cet hiver.

« Tous mes projets traitent des conséquences de la colonisation sur la vie des Autochtones », précise la cinéaste crie-métisse. Parmi les influences de l’univers dystopique où est campé Night Raiders, Danis Goulet mentionneChildren of Men (Les fils de l’homme, d’Alfonso Cuarón, 2006). De fait, son film affiche une épure similaire dans l’approche de la science-fiction.

« La science-fiction est un genre qui m’apparaissait propice pour aborder la question des politiques colonialistes, tout spécialement celle des pensionnats. »

Très tôt dans le processus d’écriture, les deux héroïnes prirent forme, avant même l’histoire en fait, comme le révèle Danis Goulet. « Je voulais marquer les disparités entre les deux générations. Niska, la mère [Elle-Máijá Tailfeathers], est en mode survie en tout temps. Elle a deux possibilités : se battre ou s’enfuir. Lorsqu’on les rencontre, sa fille et elle fuient. Or, grâce à cette protection que lui a assurée sa mère, Waseese [Brooklyn Letexier-Hart] possède une ouverture. Elle n’a pas le même bagage. Elle n’a pas vu ce que sa mère a vu — Niska est un personnage que je connais bien. »

Les choses se corsent lorsque Waseese est emmenée de force dans un des établissements. Niska se donne alors pour mission de l’en sortir avec l’aide d’une faction rebelle.

« Souvent, dans les communautés autochtones, on parle de la résilience qu’il a fallu pour survivre aux tentatives d’effacement de notre culture en Amérique du Nord. La résilience doit être célébrée, mais mon souhait, c’est que les générations futures n’aient pas à être aussi résilientes. »

Un suprémacisme insidieux

Dans les drames historiques et les films d’époque, il arrive fréquemment que les cinéastes utilisent le passé pour commenter le présent. Dans Night Raiders, Danis Goulet inverse peu ou prou cette tendance en utilisant le futur pour commenter le passé.

« J’ai tâché d’imaginer à quoi mèneraient les changements démographiques en Amérique du Nord lorsque, bientôt, le nombre d’enfants non blancs supplantera le nombre d’enfants blancs […] Avant Trump, quand on parlait de suprémacistes blancs, les gens pensaient à des skinheads. Ils ne voyaient pas que la suprématie blanche s’inscrivait de manière beaucoup plus insidieuse dans le fondement de notre nation. J’ai beaucoup réfléchi à ça. »

Danis Goulet se projeta donc dans l’avenir : après plusieurs élections, une guerre civile déclenchée par des Blancs soucieux de maintenir telles quelles les structures du pouvoir et enfin, la signature d’un traité de paix, la carte de l’Amérique du Nord serait reconfigurée, avec construction d’un immense mur à la clé.

Si le concept est ambitieux, c’est par son minimalisme que se distingue Night Raiders. Tout semble décati, hanté presque. Le film ne recourt aux effets spéciaux qu’avec parcimonie.

« Travailler avec des moyens limités oblige à faire des choix difficiles, mais je pense qu’ici, ça aide l’esthétique et l’atmosphère du film. Je suis une sceptique vis-à-vis des effets spéciaux. Pour qu’un monde paraisse réel, on doit pouvoir le toucher. Cette qualité tactile n’est possible qu’en filmant dans de vrais lieux, avec les éléments. »

L’ami Taika Waititi

Coproduit avec la Nouvelle-Zélande, le film a pour producteur exécutif un enfant du cru : le réalisateur et acteur Taika Waititi (Thor : Ragnarok). Comment s’est-il retrouvé au générique du film de la réalisatrice originaire de La Ronge, en Saskatchewan ?

« Il existe une véritable communauté de cinéastes autochtones à travers le monde. Nous sommes très solidaires. J’ai connu Taika [d’origine maorie par son père] en 2004, à Sundance, où nous présentions chacun un court métrage. Quand je l’ai approché, il a immédiatement accepté de soutenir le projet. »

Nul doute que Taika Waititi fut touché par le destin de Niska et Weseese. De conclure Danis Goulet : « Je voulais parler du bris d’une famille pour montrer à quel point c’est un instrument redoutable de colonisation. Fracturer les familles cause des dommages fondamentaux à long terme. Mais je voulais aussi montrer comment les membres des communautés autochtones sont résilients dans des circonstances intenables. Et comment la jeunesse est porteuse d’espoir. »

Le film Night Raiders prend l’affiche vendredi.
Aussi présenté la veille, au Festival du nouveau cinéma.

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