Caroline Monnet, de résilience et d’autodétermination

Dans «Bootlegger», la cinéaste a fait le pari de mélanger acteurs professionnels et non professionnels. Toujours risqué, le pari est ici remporté haut la main. Transparente, Caroline Monnet révèle à cet égard qu’il s’agissait là autant d’une volonté que d’une nécessité.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans «Bootlegger», la cinéaste a fait le pari de mélanger acteurs professionnels et non professionnels. Toujours risqué, le pari est ici remporté haut la main. Transparente, Caroline Monnet révèle à cet égard qu’il s’agissait là autant d’une volonté que d’une nécessité.

Mani vient de se voir accorder une ultime prolongation pour la remise de son mémoire de maîtrise. La voilà donc de retour, après des années et une tragédie, dans la communauté du nord du Québec où elle est née. Son but : colliger des données. Or, sur place, la tension est vive entre les tenants de la légalisation de l’alcool et ceux qui préfèrent maintenir sa prohibition. Laura, une trafiquante blanche en couple avec un membre influent de la communauté, sait où réside son profit. À la fois étrangère et enfant prodigue, Mani est interpellée par ce dont elle est témoin. Présenté en ouverture du 50eFestival du nouveau cinéma, Bootlegger est le premier long métrage de Caroline Monnet.

« Je voulais parler d’autodétermination. La démarche a toujours consisté à regarder vers l’avant. Le film traite d’une communauté qui s’émancipe, qui veut briser les structures en place, parce que, visiblement, elles ne fonctionnent pas », confie la cinéaste anichinabée.

La rédaction du scénario, coécrit avec Daniel Watchorn, débuta aux alentours de 2015, 2016. « À l’époque, on entendait beaucoup parler de communautés qui tenaient des référendums sur la question de la prohibition. Je trouvais ça très intéressant comme débat ; c’est quelque chose qui polarise les communautés. L’alcool est un sujet délicat… Et puis, ça me permettait d’aborder la question plus vaste de la Loi sur les Indiens, les politiques d’assimilation du gouvernement… »

Plusieurs rappels historiques sont faits à travers le dialogue ou des images d’archives, comme cette scène où le grand-père de Mani (Devery Jacobs) revient sur l’interdiction de boire jadis et sur le fait que les Autochtones étaient traités comme des enfants par l’État. Bien dosée, cette dimension sociohistorique ne devient jamais didactique.

« Mon projet était ambitieux en ce qui a trait aux messages que je voulais véhiculer. Je ne pouvais pas tout aborder. La scène où le grand-père confie avoir fait de la prison pour avoir bu une bière, c’est basé sur des événements qu’on m’a rapportés. Pouvoir relater ces histoires-là à travers un personnage les rend encore plus accessibles, je pense. C’est la force de la fiction. Ensuite, pour renforcer le contexte social et historique, l’idée des images d’archives s’est imposée, parce qu’il ne fallait pas non plus que ce soit tout le temps les personnages qui fournissent ces informations. »

Volonté et nécessité

En une poignée de scènes disséminées au premier acte, le film détermine et définit les forces en présence, parfois contraires, parfois ambiguës… Ainsi cette cheffe du conseil de bande (Dominique Pétin) qui ferme les yeux sur le trafic d’alcool afin de financer la nouvelle école dont la communauté a tant besoin. Tout n’est pas noir ou blanc, et il est maintes zones d’ombre que Caroline Monnet ne craint pas d’explorer.

La cinéaste fait en outre le pari de mélanger acteurs professionnels et non professionnels. Toujours risqué, le pari est ici remporté haut la main. Transparente, Caroline Monnet révèle à cet égard qu’il s’agissait là autant d’une volonté que d’une nécessité.

« Il n’y a pas un éventail très large d’acteurs autochtones francophones au Québec et au Canada. Je voulais des personnes qui collent aux personnages. En même temps, je trouvais ça très beau, de faire se rencontrer une actrice du métier de Pascale Bussières [Laura] et un monsieur qui a grandi dans la réserve et dont c’était le premier rôle [C.S. Gilbert Crazy Horse, qui incarne le grand-père de Mani]. »

De poursuivre la cinéaste, il était primordial pour elle d’impliquer le plus possible les membres de la communauté Kitigan Zibi Anishinabeg où a été tourné le film. Et ce, dans toutes les facettes de la production. « Parce que c’est mes racines et parce qu’on débarquait là en tant qu’invités, précise-t-elle. Les trois jeunes qu’on retrouve ponctuellement sont également de la réserve, et je me trouvais privilégiée de les avoir dans le film. En tant que réalisatrice autochtone, j’ai la responsabilité de faire jouer des acteurs autochtones. »

Faire parler le territoire

De concert avec le directeur photo Nicolas Canniccioni (La petite fille qui aimait trop les allumettes, Kuessipan), Caroline Monnet compose des images à teneur réaliste, mais émaillées de passages poétiques. Ces séquences mettent généralement en scène la nature.

« Je désirais que le territoire soit un personnage à part entière, au même titre que les autres personnages. Tout vient du territoire : notre langue, notre culture, notre façon d’être, notre rythme… Je voulais donc que ce territoire puisse rire, grogner, se lamenter… Très tôt, j’ai voulu le filmer dans sa grandeur, qui devient presque impressionniste. Pour moi, le territoire permet de suggérer des choses sans avoir à les dire. »

La facture de Bootlegger est pour le compte distincte, pleine de personnalité. « On a porté beaucoup d’attention à la palette et au décor, pour que ce soit très vibrant, très coloré, raconte celle qui a aussi une riche pratique en arts visuels, ici et à l’étranger. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai souhaité tourner en hiver, pour avoir cette blancheur en contraste, de manière à faire ressortir les couleurs. Je voulais éviter le misérabilisme, les stéréotypes, la lourdeur… Je ne filme pas des victimes. »

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle aimerait que les gens retiennent de son film, Caroline Monnet prend le temps de la réflexion. « Il y a cette volonté d’apprendre notre histoire commune. Le film, à la base, a été fait parce qu’encore trop de gens ne sont pas au courant de la Loi sur les Indiens, des politiques d’assimilation et des lois paternalistes qui nous gouvernent à ce jour. En ce qui concerne les communautés, peut-être prendre davantage leur place : voter, c’est faire entendre sa voix. Le film est aussi un appel à ça. Surtout, je crois que le mot-clé est “résilience”. On est encore là, on est encore forts. »

Après son dévoilement au FNC le 6 octobre, Bootlegger prendra l’affiche le 8 octobre.

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