«Titane»: de cambouis et de transcendance

Alexia adulte (Agathe Rousselle, une révélation) travaille comme danseuse dans des expositions automobiles. En communion lascive avec le véhicule tout de flammes peintes sur le capot duquel elle se produit, Alexia exerce d’abord ce métier pour être au plus près des voitures.
Photo: Carole Bethuel Entract Films Alexia adulte (Agathe Rousselle, une révélation) travaille comme danseuse dans des expositions automobiles. En communion lascive avec le véhicule tout de flammes peintes sur le capot duquel elle se produit, Alexia exerce d’abord ce métier pour être au plus près des voitures.

Il est des films qui ne ressemblent à aucun autre. Titane, de Julia Ducournau, Palme d’or à Cannes ce printemps, est un tel film. Dans un texte anniversaire marquant les 50 ans de 2001, l’odyssée de l’espace, on y allait de ce préambule : « Il est des films tellement novateurs, tellement inattendus, tellement différents que leur place dans l’histoire du cinéma est d’office assurée. » Là encore, oui, on ose l’écrire, Titane est un tel film. L’histoire en jugera.

En attendant, place au cinéma de Julia Ducournau. Aventureux et mû par un goût du risque, son Titane n’en est pas moins incroyablement contrôlé. La cinéaste et scénariste y crée une réalité reconnaissable, mais poreuse : l’étrangeté est la norme.

Film fou furieux, et c’est un compliment, il s’agit du second long métrage de la cinéaste française après le remarqué et estimé Grave, récit initiatique, comme Titane, d’une jeune femme marginale (et marginalisée) qui sème la mort pour mieux s’émanciper. Volontiers qualifié de film d’horreur, Titane affiche en l’occurrence une filiation avec le genre plus floue que Grave avant lui. Ce film-ci est davantage éclaté, mais, paradoxalement, plus maîtrisé.

Le fait est que Titane transcende la notion de genre, et ce, dans tous les sens du terme. On y rencontre la petite Alexia, assise sur la banquette arrière et déterminée à susciter une réaction de la part de son père qui, au volant, l’ignore avec ostentation.

S’ensuit un accident qui commandera la pose d’une plaque de titane sur le crâne de l’enfant. La vue de cette fillette la tête prise dans une attelle digne d’un film de science-fiction et qui, le regard accusateur, fixe son père, est saisissante. Ce n’est que l’une des nombreuses visions splendides et inquiétantes que convoque Julia Ducournau dans son film.

On retrouve Alexia adulte (Agathe Rousselle, une révélation) alors qu’elle travaille comme danseuse dans des expositions automobiles. En communion lascive avec le véhicule tout de flammes peintes sur le capot duquel elle se produit, Alexia exerce d’abord ce métier pour être au plus près des voitures. La présence des hommes libidineux tout autour constitue un mal nécessaire (quoique).

La nuit venue, comme dans un songe, la voiture appelle la jeune femme de ses phares. De retour sur la banquette arrière, Alexia assouvit son désir…

Une audace bien à elle

Sans rien enlever à la foncière originalité du film, on sent autant l’influence de Crash, de David Cronenberg (d’après le roman de J.G. Ballard) que de Christine, de John Carpenter (d’après le roman de Stephen King). Si ces deux films s’étaient accouplés, Titane aurait pu être leur progéniture monstrueuse. Dans Christine tout spécialement, on voit Arnie caresser amoureusement la voiture maléfique en y allant de mots doux. Carpenter ne va toutefois pas plus loin. Ducournau, si.

C’est ainsi que dans ce terreau organique et chromé nourri d’une audace bien à elle, la cinéaste fait pousser une magnifique fleur de chair meurtrie et de tôle froissée. Car lorsque son ventre commence à grossir, Alexia (et le public) comprend que tout cela était, et est, réel. Ce que confirment d’occasionnelles pertes de cambouis en guise de saignements. Or, cette grossesse mutante n’est pas ce qui provoque la cavale subséquente d’Alexia.

À l’instar de sa prédécesseure dans Grave, Alexia est responsable de plusieurs trépas sanguinolents. Sur ce plan, l’accident de voiture du début informe autant sur le ton du film que sur la nature de son antihéroïne.

Alexia n’entre pas en relation avec les gens, mais en collision. Ses tribulations, à maints égards une « mortelle randonnée » pour citer le film de Claude Miller, sont une succession de face-à-face létaux. Cela jusqu’à ce qu’elle s’insinue dans l’existence de Vincent (Vincent Lindon, prodigieux) en se faisant passer pour le fils disparu de ce dernier.

Photo: Carole Bethuel Entract Films Vincent (Vincent Lindon, prodigieux) est commandant d’un corps de pompiers, hyper musclé malgré son âge et attaché à une vision étriquée de la masculinité.

Fascinante ambiguïté

Improbable développement ? Absolument, et Julia Ducournau le traite comme tel, jetant un fascinant voile d’ambiguïté sur les motivations profondes de Vincent. Est-ce du déni, ou un secret trouble ? Dès qu’on croit avoir deviné, le film négocie un virage inattendu.

Et voici qu’Alexia, de plus en plus enceinte, devient Adrien. Une allégorie de la fluidité de genre, ce Titane.

Hormis le personnage d’Alexia/Adrien, celui de Vincent évolue considérablement. Commandant d’un corps de pompiers, hyper musclé malgré son âge et attaché à une vision étriquée de la masculinité, Vincent étonne en acceptant sans ambages ce nouvel Adrien lorsqu’il le trouve attifé d’une robe… dans un placard (on le réitère : le film n’est pas dénué de touches d’humour).

Dense et on ne peut plus actuel, le propos ne passe pas par du dialogue explicatif ou didactique : Ducournau est trop brillante pour cela. Elle s’en remet plutôt à l’image, qu’elle fait parler de manière tour à tour frontale, surréaliste ou poétique, toujours limpide.

On pense entre autres à cette fête dans le mess où les pompiers, tous des jeunes hommes musclés et virils, dansent les yeux clos : filmée au ralenti et baignant dans une lumière mauve en faux avec la testostérone ambiante, la séquence est d’une douceur — d’une langueur aussi — incroyable. Plus tard, une autre fête, se déroulant celle-là dans le garage de la caserne, propose une vision opposée, avec gestuelle brusque des danseurs, musique tonitruante et lumières crues.

Outre qu’elle renforce, a posteriori, la vision sereine exprimée dans la première, cette deuxième séquence sert à générer un malaise révélateur. En effet, Adrien/Alexia y reprend son ancien métier le temps d’un numéro que lui réclament ses confrères, qui se trouvent fort embêtés lorsque la recrue leur en donne plus qu’ils n’en demandaient — ou osaient en demander.

Car les pulsions réprimées, de toutes sortes au demeurant, font également partie de l’ADN complexe de Titane.

Aucune limite

À chaque tournant, la forme s’avère en phase avec le fond. De fait, la réalisation ne connaît aucune limite, emboutissant les règles du bon goût (séquence du nez brisé) comme celles de la mise en scène traditionnelle. La virtuosité de Ducournau est manifeste, surtout dans sa manière de jouer avec la tension. Prenez ce plan d’ensemble dans la villa où, sur le canapé, une victime d’Alexia gît inanimée à côté d’elle : à l’arrière-plan se trouve un escalier d’où, au bout d’un assez long moment, émerge une occupante imprévue. Après le calme, la tempête.

À l’inverse, la séquence de la mission dans une forêt incendiée, avec fumée et lueurs lointaines du brasier, paraît tout droit sortie d’un conte. Les ellipses soudaines ne sont pas rares : soubresauts narratifs renforçant, eux aussi, cette impression d’un parcours accidenté.

À noter enfin que, contrairement à ce qui a été rapporté ici et là depuis la première, il n’y a rien dans Titane de révulsant — sauf si, justement, on n’a jamais vu de film d’horreur, à commencer par ceux de Cronenberg, tiens. L’approche de Julia Ducournau n’a pas pour velléité puérile de provoquer, mais d’aller au-delà. Au-delà des conventions, des évidences, des lieux communs, du confort. Oui, bis, il faut du génie pour orchestrer un tel choc cinématographique.

 

Titane (V.O.)

★★★★★

Drame de Julia Ducournau. Avec Agathe Rousselle, Vincent Lindon, Laïs Salameh, Garance Marillier, Bertrand Bonello. France–Belgique, 2021, 108 minutes. En salle.

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