«No Time to Die»: élégie pour un espion

James Bond (Daniel Craig) et Felix Leiter (Jeffrey Wright) dans «No Time to Die», un cru anniversaire puisqu’il s’agit du 25e film «officiel» de la vénérable série. C’est également le plus long.
Photo: Nicola Dove / Universal Pictures James Bond (Daniel Craig) et Felix Leiter (Jeffrey Wright) dans «No Time to Die», un cru anniversaire puisqu’il s’agit du 25e film «officiel» de la vénérable série. C’est également le plus long.

Ça y est. L’attente est terminée. Après maints reports qui se passent désormais d’explications, James Bond est de retour au grand écran dans No Time to Die (Mourir peut attendre), de Cary Joji Fukunaga. C’est un cru anniversaire, puisqu’il s’agit du 25e film « officiel » de la vénérable série. C’est également, à 163 minutes, le plus long. Surtout, No Time to Die marque l’ultime apparition de Daniel Craig dans le mythique rôle de James Bond. Bref, c’est beaucoup d’attente, et beaucoup de pression. Verdict ?

Le film est à la hauteur. Cela fait maintenant cinq ans que James Bond a déjoué et capturé son ennemi juré Ernst Blofeld (Christoph Waltz). À présent à la retraite et non plus au service secret de Sa Majesté, l’ex-agent secret est tout sauf en paix. De son passé trouble ressort justement l’ami Felix Leiter (Jeffrey Wright), un agent de la CIA qui lui demande son aide afin de retrouver un scientifique disparu. Évidemment, cette faveur se meut en mission périlleuse, tandis que surgit de l’ombre un adversaire redoutable : Lyutsifer Safin (Rami Malek), détenteur d’un virus meurtrier — le scénario date d’avant la pandémie, mais on ne peut s’empêcher d’y penser.

Les choses sont d’autant plus compliquées pour Bond qu’à chaque détour, il fait face à de vieux démons.

Tel est le point de départ de ce 007 nouveau, quoiqu’on pourrait aussi écrire « cette 007 nouvelle »… En effet, lorsqu’il reprend officieusement le travail, Bond a la surprise d’apprendre que son matricule a été attribué à une autre agente, Nomi (Lashana Lynch). Avec Safin, Nomi est l’un des rares personnages inédits.

Visages familiers

On le découvre vite, No Time to Die est peuplé de visages familiers. Il y a bien sûr l’(ex-)entourage professionnel de Bond, du patron du MI6, M (Ralph Fiennes), à la diligente Eve Moneypenny (Naomie Harris), sans oublier le petit génie informatique et technologique, Q (Ben Whishaw).

Rescapée de Spectre (Sam Mendes, 2015), la docteure Madeleine Swann (Léa Seydoux) compte également parmi les alliées, et plus puisqu’affinités, de Bond. Sans compter les susmentionnés Leiter et Blofeld, eux aussi de la partie.

Une partie d’échecs, en l’occurrence, entre Bond et Safin, ce dernier semblant comme il se doit avoir toujours un coup d’avance pour fins de suspense, et de motivation, Bond étant à son meilleur sous pression.

On ne dévoilera rien de l’intrigue, sinon qu’elle s’inscrit dans la tradition « bondienne ». Tout y est : mégalomane de service décidé à annihiler tout un tas de vies humaines, gadgets providentiels, visites de différentes contrées exotiques ponctuées de séquences d’action à couper le souffle (une poursuite en voiture entre les îles Féroé qui culmine dans une forêt nappée de brume, à pied, entre autres temps forts). Et des « Bond girls » ?

Oui et non. Dans le contexte d’une série aux antécédents machos, voire toxiques comme l’indiquait Cary Joji Fukunaga récemment (il n’était pas rare que la version de Sean Connery impose ses étreintes à une femme par la force avant que celle-ci, inévitablement, cède pour mieux en redemander), le fait d’avoir non pas un, mais une agente 007, noire de surcroît après soixante ans de blancheur, signale une entrée bienvenue dans la modernité. Il faudra cependant voir ce que la production fera du personnage de Nomi dans le futur.

Un Bond qui évolue

Il est vrai que la série avait commencé à évoluer dès les années 1990 avec l’entrée en fonction d’une femme à la tête du MI6 (Judi Dench joua M sept fois). C’est toutefois à partir de Casino Royale (Martin Campbell, 2006) qu’un changement notable de sensibilité s’opéra dans la manière de concevoir et de traiter non seulement les personnages féminins, mais Bond lui-même.

Le Bond de Craig était, et demeure, plus tourmenté, avec des moments de vulnérabilité impensables au temps de ses prédécesseurs. Et il y a eu cette allusion inattendue à une escapade gaie avec l’agent déchu Raoul Silva (Javier Bardem) dans Skyfall : qui l’eut cru (plusieurs refusent encore d’y croire) ?

Hélas, un recul insidieux survint dans l’épilogue du même Skyfall, peut-être le plus beau James Bond malgré ce faux pas gênant : le rôle emblématique de M retourna à la gent masculine et, pire, celui de l’agent Eve fut renvoyé derrière un bureau, avec révélation du patronyme Moneypenny (personnage dont la seule fonction dans la série était jadis d’être amoureuse de James Bond).

Cette erreur de tir se voit indirectement corrigée dans No Time to Die avec la création du personnage de Nomi, rencontrée et maintenue sur le terrain. Ce n’est là qu’un des nombreux petits détails qui font de ce volet-ci l’un des plus satisfaisants.

La mise en scène

C’est en outre l’un des plus achevés. Spectaculaire à chaque détour, la mise en scène de Fukunaga, révélé avec la superbe première saison de True Detective, possède un supplément d’élégance, voire de grâce funeste. On pense à ce ciel rose qui crée l’illusion d’une ligne d’horizon en se reflétant sur une façade envahie d’agents de Spectre, ou à cette ferme virale sise dans une base désaffectée.

Le scénario écrit à quatre (dont Phoebe Waller-Bridge, de Fleabag) est parfois trop bavard, certes, et certaines répliques solennelles seraient davantage à leur place dans la bouche d’un superhéros américain que dans celle du célèbre agent secret britannique, mais les touches d’humour typiques de la série font mouche, à l’instar des passages émotionnels d’ailleurs.

La principale réussite narrative de No Time to Die réside toutefois dans sa capacité à unir les quatre précédents films, à former un tout parfaitement cohésif avec ceux-ci en dépit de leurs disparités individuelles.

Tous les fils laissés en suspens au gré de la « période Daniel Craig » sont ainsi attachés, alors que défilent les fantômes des films passés. D’où cette aura de mélancolie, aussi étonnante qu’émouvante, qui émane de No Time to Die. Outre qu’on y sent la fin d’une ère et la promesse du commencement d’une autre, le film offre à Daniel Craig une digne tombée de rideau.

Le film No Time to Die prendra l’affiche le 8 octobre.

 

Mourir peut attendre (V.F. de No Time to Die)

★★★★

Action de Cary Joji Fukunaga. Daniel Craig, Léa Seydoux, Ralph Fiennes, Lashana Lynch, Rami Malek, Ben Whishaw, Naomie Harris. Grande-Bretagne, États-Unis, 163 minutes. En salle.

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