«Saint-Narcisse»: à bas les tabous

En se rendant à Saint-Narcisse, Dominic (Félix-Antoine Duval, nuancé et convaincant) va de surprise en surprise alors qu’il découvre un jumeau (toujours Duval).
Photo: AZ Films En se rendant à Saint-Narcisse, Dominic (Félix-Antoine Duval, nuancé et convaincant) va de surprise en surprise alors qu’il découvre un jumeau (toujours Duval).

Bruce LaBruce, l’enfant terrible du cinéma canadien, frappe à nouveau : après avoir été présenté en première lors de la 77e édition du Festival de Venise, l’an dernier, puis au Festival international du film de Toronto, Saint-Narcisse, son treizième long métrage, arrive sur nos écrans pour écraser les tabous autour de la famille, de la religion et, bien entendu, de la sexualité. Avec ce drame familial ponctué de scènes comiques campé dans le Québec du début des années 1970, LaBruce souligne l’influence sur son travail du réalisateur québécois Paul Almond.

Dans une entrevue qu’il accordait au Vancouver Sun la semaine dernière, Bruce LaBruce évoquait cette trilogie signée Almond, Isabel, The Act of the Heart et Journey, respectivement parus en 1968, 1970 et 1972 et dans lesquels joue son épouse de l’époque, l’actrice Geneviève Bujold. « Quand j’étais petit, j’ai vu The Act of the Heart. […] Donald Sutherland y joue un prêtre qui couche avec une fille [Bujold] sur l’autel de l’église, puis elle va dans un parc, s’asperge d’essence et s’immole par le feu… et c’est la fin du film. J’ai vu ça quand j’avais 12 ou 14 ans — à la CBC — et ça a eu un énorme effet sur moi. »

On reconnaît certains thèmes de la trilogie d’Almond dans Saint-Narcisse. LaBruce place ses personnages dans un village québécois voisin d’un monastère, théâtre de violences sexuelles. Le récit débute toutefois à Montréal : lorsque décède sa grand-mère (jouée par Angèle Coutu) l’ayant élevé, Dominic (Félix-Antoine Duval, nuancé et convaincant) découvre la correspondance qu’elle entretenait avec sa mère biologique, qu’il croyait décédée. Le bellâtre, adepte d’autoportraits qu’il prend avec son appareil Polaroïd — à la fois un commentaire sur notre époque Instagram et une référence à la mythologie grecque —, enfourche alors sa moto et part en direction du petit village, où il découvrira ses origines.

Des villageois lui indiquent le chemin vers la maison de la « sorcière » Béatrice (Tania Kontoyanni), qui habite avec une autre femme, Irène (Alexandra Petrachuk), celle « qui ne semble pas vieillir ». Les retrouvailles avec sa mère suscitent chez cette dernière beaucoup de méfiance à l’endroit de cet homme fier et plutôt baveux, qu’elle tentera pourtant ensuite de séduire. Mais l’esprit de Dominic est occupé ailleurs, d’abord par le récit de sa mère, tombée amoureuse d’une femme alors qu’elle était enceinte, se voyant ainsi forcée de confier son fils à sa mère.

Mais c’est surtout la rencontre avec un jeune moine qui le bouleversera, puisqu’il s’agit de son frère jumeau — comme à quelques endroits dans le film, le scénario ici défaille puisque Béatrice ne lui mentionne pas au préalable qu’elle attendait deux petits garçons. Quoi qu’il en soit, le rebondissement fournira au réalisateur l’occasion de mettre à l’écran une de ses plus provocantes scènes : la relation sexuelle entre ces jumeaux, tombés amoureux l’un de l’autre. En anglais, les commentateurs ont parlé de « twincest ».

Bienvenue dans l’univers cinématographique de Bruce LaBruce, pourfendeur de tabous qui s’identifie au mouvement queercore, ancien journaliste et columnist devenu icône du cinéma d’auteur marginal gai. Avec Saint-Narcisse, il s’éloigne des productions pornos de ses débuts pour offrir une vision plus accessible (et ce film étonnamment léché l’est bel et bien !) de son cinéma, non sans s’accorder de joyeuses transgressions et une finale d’abord sanguinolente, puis en sourire en coin.

 

Saint-Narcisse

★★ 1/2

Drame de Bruce LaBruce. Avec Félix-Antoine Duval, Tania Kontoyanni, Alexandra Petrachuck, Andréas Apergis. Canada, 2020, 101 minutes.

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