«The Year of the Everlasting Storm»: vues du confinement

«The Year of the Everlasting Storm» maintient un niveau de qualité narrative, artistique, de réflexion également, constant. Cela, en dépit des contraintes. D’ailleurs, nombres desdites contraintes sont le fait du distributeur, Neon, qui imposa aux cinéastes tout un lot d’impératifs.
Photo: Entract Films «The Year of the Everlasting Storm» maintient un niveau de qualité narrative, artistique, de réflexion également, constant. Cela, en dépit des contraintes. D’ailleurs, nombres desdites contraintes sont le fait du distributeur, Neon, qui imposa aux cinéastes tout un lot d’impératifs.

Pour une vaste majorité de gens, le premier confinement de 2020 constitua un choc. Ménager sa santé mentale nécessita, et nécessite toujours, des trésors de résilience. Cette qualité se sera en l’occurrence exprimée différemment selon les tempéraments. Pour les artistes, cela passa volontiers par une création « revue et adaptée ». C’est dans cette optique que le distributeur indépendant américain Neon approcha sept cinéastes, dont Jafar Panahi, David Lowery et Apichatpong Weerasethakul, en leur offrant de concevoir des courts métrages rendant compte de leur état d’esprit pandémique.

Il résulta de l’exercice le film à sketchs The Year of the Everlasting Storm (V.O., s.-t.a.), dévoilé à Cannes le printemps passé. L’accueil fut dans l’ensemble très enthousiaste, à raison. Un constat qui n’en est pas moins un peu surprenant. En effet, historiquement, ce type de productions (que les Anglo-Saxons désignent par le terme imagé « portemanteau films ») s’avère souvent inégal, certains segments se révélant plus forts et d’autres, plus faibles.

Or, The Year of the Everlasting Storm maintient un niveau de qualité narrative, artistique, de réflexion également, constant. Cela, en dépit des contraintes. D’ailleurs, nombre desdites contraintes sont le fait du distributeur, Neon, qui imposa aux cinéastes tout un lot d’impératifs.

Par exemple, les accessoires utilisés devaient se trouver d’emblée sur le lieu de tournage. Lequel lieu devait correspondre à l’endroit où les cinéastes vivaient leur confinement, ce qui se traduit par des espaces tantôt exigus, tantôt étonnamment vastes.

À terme, c’est comme si cette augmentation du niveau de difficulté avait stimulé les cinéastes Anthony Chen, David Lowery, Jafar Panahi, Laura Poitras, Dominga Sotomayor, Malik Vitthal et Apichatpong Weerasethakul, pour les nommer tous, plutôt que de les bloquer. Il y a là, au fond, quelque chose renvoyant à la philosophie oulipienne.

Des contraintes

Évidemment, les propositions varient énormément et relèvent autant de la fiction que du documentaire, voire de l’installation dans le cas d’Apichatpong Weerasethakul. On ne les détaillera pas tous, signalant plutôt quatre favoris, tout en réitérant que les sept sont réussis.

Chargé d’ouvrir le film, l’Iranien Jafar Panahi y va d’un journal documentant son quotidien, non sans humour, et sollicitant volontiers des membres de sa famille par FaceTime ou in situ (sa mère débarque avec tout son attirail — et son attitude — pandémique !). Le protagoniste est toutefois l’iguane domestique du cinéaste, dont l’existence à la base confinée devient soudain la métaphore d’une humanité cloîtrée. Qui plus est, on se souviendra que Jafar Panahi est assigné à résidence et interdit de tournage dans son pays, ce qui fait de lui, tristement, un expert sur le sujet.

Malik Vitthal opte lui aussi pour le documentaire avec sa chronique poignante, et visuellement inventive (dont des passages animés), d’un père qui voit ses trois enfants, chacun logeant dans un foyer d’accueil différent, pendant cinq heures une fois par mois.

Dans la veine de son magnifique A Ghost Story (Une histoire de fantôme, 2017), l’Américain David Lowery se distingue avec une odyssée minimaliste empreinte de poésie, celle d’une femme qui tente de retrouver une dépouille par l’entremise de lettres trouvées dans un garage. En toile de fond : un monde post-COVID qu’on devine presque postapocalyptique.

Beau et angoissant

On évoquait une « installation » pour qualifier l’apport du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, et c’est sans doute ce qui convient le mieux pour décrire sa singulière expérimentation filmée. On y voit une pièce dénudée où, sous l’éclairage cru de tubes fluorescents, grouillent, volent et s’agitent divers insectes.

C’est à la fois beau et angoissant : l’absence de tout être humain à l’image est exacerbée par la vue d’une vieille photo noir et blanc, et surtout par celle d’un lit vide, refuge par excellence pour quiconque voulut se recroqueviller au plus sombre de l’incertitude pandémique.

Certes, les cinéphiles auront leurs préférences individuelles, mais prendront plaisir à découvrir tous les segments, chacun distinct et fort.

 

The Year of the Everlasting Storm (V.O., s.-t.a.)

★★★★

Film à sketchs d’Anthony Chen, David Lowery, Jafar Panahi, Laura Poitras, Dominga Sotomayor, Malik Vitthal, Apichatpong Weerasethakul. États-Unis, 2021, 115 minutes. En salle.

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