Le bouleversant «Bal des folles» de Mélanie Laurent

«Le bal des folles» évoque par-delà sa fiction les traitements odieux réservés aux femmes jugées hystériques ou déséquilibrées à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière au XIXe siècle
Photo: TIFF «Le bal des folles» évoque par-delà sa fiction les traitements odieux réservés aux femmes jugées hystériques ou déséquilibrées à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière au XIXe siècle

La cinéaste française Mélanie Laurent a livré au TIFF un film formidable, en résonance profonde avec les réflexions contemporaines sur la misogynie au fil de l’histoire. Il est tiré du livre du même nom de Victoria Mas, publié en 2019, largement primé en France. Le bal des folles évoque par-delà sa fiction les traitements odieux réservés aux femmes jugées hystériques ou déséquilibrées à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière au XIXe siècle sous la gouverne du célèbre neurologue Jean-Martin Charcot. Celui-ci utilisait ces patientes comme cobayes pour des expériences qui faisaient autorité. Chaque année, il y organisait par ailleurs un bal masqué, où les bourgeois de la capitale pouvaient côtoyer ces femmes, exhibées comme des bêtes de foire.

Sur des images somptueuses de Nicolas Karakatsanis, on y suit la trajectoire d’Eugénie (Lou de Laâge, lumineuse), une jeune fille de bonne famille, sensible, intelligente dotée d’un don de clairvoyance qui lui permet de communiquer avec les esprits. Mal lui en prend, car son père la fait interner à la Salpêtrière. Aux côtés des autres malheureuses, au contact aussi de Geneviève, l’assistante du médecin (jouée par Mélanie Laurent), son passage en ces murs est un chemin de croix : cachot d’isolement, bains glacés, avanies du docteur Charcot (Grégoire Bonnet) qui voit en elle une dangereuse perturbatrice. C’est lors du grand bal costumé que son destin bascule.

La cinéaste, parfois influencée ici par l’esthétique du Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma (en moins génial), actrice française de premier plan, réalise ses propres films depuis 2008 (Les adoptés, Respire, Galveston, etc.). Le bal des folles (diffusé sur Amazon) se révèle son meilleur long métrage, le plus achevé techniquement aussi. On la sent investie de fond en comble, portée par le lyrisme, le spiritisme, le féminisme de son sujet. Cette œuvre touchante et révoltante, qui utilise décors et costumes sans crouler sous les poncifs de la production d’époque, s’offre une mise en scène habile, des mouvements amples de caméra sous la lumière du dehors et les clairs-obscurs de l’hôpital. Ce film, qui montre le sort réservé aux esprits féminins indépendants sous le patriarcat triomphant, résonne comme un manifeste.

Avec le personnage de Geneviève, d’abord rébarbatif, en évolution vers le don d’elle-même, Mélanie Laurent tient un vrai rôle de maturité. La distribution, qui comprend également Emmanuelle Bercot en infirmière pleine d’humanité, en impose. Plusieurs scènes clés, dont l’hospitalisation d’Agathe, l’hypnose barbare d’une de ses compagnes, le bal costumé à la fois baroque et pathétique, sont bouleversantes.

Alanis Morissette et les montagnes russes

Vu aussi au TIFF, le documentaire Jagged, d’Alison Klayman, sur la chanteuse pop canadienne Alanis Morissette. La facture classique du film (documents d’archives, entrevues, extraits de spectacles et de vidéoclips) n’empêche pas ce portrait d’une femme artiste de toucher. Car la chanteuse originaire d’Ottawa, qui connut la gloire mondiale avec son album Jagged Little Pill à 21 ans au milieu des années 1990, fut aussi une femme engagée, féministe, modèle de plusieurs musiciennes américaines qui lui ont succédé.

Les témoignages de ses amis et musiciens, les révélations de la chanteuse-compositrice qui connut le sexisme et l’abus, qui vécut, perdit, retrouva la gloire au fil des années, apparaît comme une sorte de fable sur les hauts et les bas de la renommée. Aussi sur le besoin impérieux de créer pour sortir de soi, dans le souci constant de se renouveler.

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