Les fascinantes bifurcations des «Oiseaux ivres»

Avec un rôle principal joué tout en sensibilité par Jorge Antonio Guerrero, «Les oiseaux ivres» hérite d’une excellente distribution générale. Les longues respirations des scènes, les images insolites qui surgissent sans crier gare, les drames multiples hantent sa trame.
Photo: micro_scope Avec un rôle principal joué tout en sensibilité par Jorge Antonio Guerrero, «Les oiseaux ivres» hérite d’une excellente distribution générale. Les longues respirations des scènes, les images insolites qui surgissent sans crier gare, les drames multiples hantent sa trame.

Cela faisait dix ans déjà que le Québécois Ivan Grbovic n’avait pas proposé de long métrage. À l’époque, son Roméo Onze, portrait d’un jeune immigrant handicapé s’offrant une vie faste sur Internet, primé aux Rendez-vous du cinéma québécois 2013, avait reçu un chaleureux accueil. Mais les cinéphiles ne l’avaient pas oublié.

Voici donc lancé lundi soir Les oiseaux ivres, produit chez micro_scope, dans la grande salle du Bell Lightbox au Festival de Toronto. Son film participe au volet plateforme, consacré aux œuvres émergentes, et Ivan Grbovic vit cette sélection comme un honneur. Une œuvre en anglais devait être tournée avant Les oiseaux ivres, mais attend des feux verts.

En suivant du Mexique au Québec le rêve de Willy, un jeune amoureux qui cherche sa flamme égarée, on voit des univers s’entrechoquer. Il fréquentait à Mexico Marlène, la compagne d’un baron de la drogue. Il la croit réfugiée à Montréal.

Ce second long métrage au scénario complexe, à cheval entre le réalisme cru et le réalisme magique, est une œuvre fascinante et visuellement riche, qui suit plusieurs pistes. Son action bifurque en chemin, embrasse de nombreux points de vue, tout en laissant planer l’éventail des possibles. Ce film (sur nos écrans le 15 octobre) est venu au monde en lente gestation. Le cinéaste assure prendre son temps à peaufiner ses histoires avec Sara Mishara, sa compagne, coscénariste et directrice photo.

Avec un rôle principal joué tout en sensibilité par Jorge Antonio Guerrero (vu dans Roma, d’Alfonso Cuarón), Les oiseaux ivres hérite d’une excellente distribution générale. Les longues respirations des scènes, les images insolites qui surgissent sans crier gare, les drames multiples hantent sa trame. Le cinéaste considère à raison Les oiseaux ivres comme plus assumé et complexe que Roméo Onze.

Il parle de son héros comme d’un prince en quête de sa dulcinée, sorte de Don Quichotte moderne. Ce jeune Mexicain atterrit dans une ferme de laitues au Québec qui embauche des travailleurs saisonniers. Le patron (Claude Legault, au jeu très fort, habité, concentré) sera tour à tour humain et injuste. Son épouse (Hélène Florent) le trompe, sa fille adolescente (Marine Johnson) lui ment et s’enferre dans une sale histoire. Tout retombera sur le dos de Willy. Au passage, la vie des travailleurs étrangers semble captée au naturel, avec le labeur répétitif, sous l’écho d’un air de guitare, à travers les disputes et les élans de solidarité.

« Tout le monde est victime »

Tourné en scope et en 35 mm par la caméra de Mishara, privilégiant des éclairages de fin de journée, en cette heure bleue, qui inspire leur duo, le film impose son mythe et son rythme hachuré. La musique des langues différentes, les cultures enchevêtrées, les décors de Mexico, de Montréal et de la campagne québécoise capturent la mosaïque du monde. La structure éclatée s’est imposée en cours de route. « Aujourd’hui, un film peut changer de perspective au milieu, croiser ses destins », estime le cinéaste.

Les thématiques de l’immigration et de la différence s’imposent dans ses œuvres. Né au Québec de parents venus de Yougoslavie, Ivan Grbovic est sensible à ces réalités, mais refuse les clichés. « Je n’ai pas voulu opposer les gentils travailleurs aux méchants Québécois. Ils ont tous besoin les uns des autres. »

Après des recherches sur la condition des travailleurs saisonniers dans l’agriculture, l’équipe a tourné dans un rang de Saint-Rémi, près de Montréal, et certains figurants sont d’authentiques coupeurs de laitue. Ivan Grbovic n’écrit pas avec des acteurs en scène, mais cherchait des interprètes solides. « Jorge Antonio Guerrero se préparait à tourner un film à New York, mais il aime tous les rôles qui l’entraînent ailleurs. Claude Legault devait jouer une scène cruciale sous la pluie qui réclamait un interprète dominant son jeu. Hélène Florent dans le rôle de l’épouse fut un coup de cœur, et Marine Johnson est une grande actrice. Son mensonge apporte la clé du troisième acte qui redéfinit l’action. Dans Les oiseaux ivres, tout le monde est victime. »

Ce beau film à tiroirs, qui conserve ses mystères, laisse au spectateur le soin d’imaginer la suite des choses. Happy end ou porte ouverte sur de nouveaux naufrages ? Le rêve de Willy possède une vie propre qui se réinvente dans nos esprits.

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