«The Power of the Dog»: Jane Campion inspirée, âpre et glacée

«The Power of the Dog» est une adaptation d’un roman de Thomas Savage (1967).
Photo: TIFF «The Power of the Dog» est une adaptation d’un roman de Thomas Savage (1967).

Au Festival international du film de Toronto, on ne trouve pas que Dune au rayon des films événements attendus avec fébrilité. Avec The Power of the Dog, adaptation d’un roman de Thomas Savage (1967), Jane Campion, palmée d’or pour sa Leçon de piano en 1993, livre un des gros morceaux de la saison. Venise avait servi de rampe de lancement au film. Le voici sur les écrans du festival de Toronto. Ce film nous intéresse d’autant plus que Roger Frappier, de Max Films, l’a coproduit au Québec. Sans compter que la cinéaste néo-zélandaise de la série Top of the Lake n’avait pas fait de long métrage depuis Bright Star, en 2009.

On retrouve sa touche en mode aigu dans ce western inspiré, riche d’une solide distribution internationale. Le film prendra l’affiche sur quelques grands écrans et gagnera le 17 novembre la plateforme Netflix, géant du Web plus fringant que jamais.

Nous voici au Montana (transplanté en Nouvelle-Zélande), au cours des années 1920, alors que le puissant et redoutable Phil (le Britannique Benedict Cumberbatch, charismatique, acéré, exceptionnel) dirige la vie d’un gros ranch à la baguette. Le voici furieux quand son frère George, vivant sous son ombre (Jesse Plemons), épouse la veuve Rose (Kirsten Dunst). Phil, figure absolue de la masculinité toxique, croit déceler en elle une intrigante. Il lui mènera la vie dure au foyer, au point de réduire son rayon d’action à l’inactivité quasi totale. La dame se voit rejointe par son fils Peter (Kodi Smit-McPhee), homosexuel bientôt confronté aux préjugés homophobes de Phil (pourtant troublé par lui), qui le manipule pour mieux isoler la mère.

Le pouvoir de l’ambiguïté

Dans ce film âpre et glacé, les figures d’humanité de La Leçon de piano se sont dissoutes. The Power of the Dog est moins aimable que ce film palmé et oscarisé, plus frontalement désespéré, mais magistralement mis en scène. Chaque personnage, avec ses mobiles et ses secrets, y évolue vers sa damnation, même si le dénouement ouvert se refuse à conclure.

La musique lancinante de Jonny Greenwood, les paysages de mesas et la vie du domaine avec sa domesticité, ses cowboys, ses chevaux, nourrissent l’action. Les clairs-obscurs des scènes à l’intérieur d’un ranch chargé de trophées de chasse, de meubles lourds et de hautes boiseries accentuent les tensions dramatiques entre les êtres. Quant à la nature ambiante, captée parfois avec la finesse des premiers films de Terrence Malick, elle ramène par sa beauté les humains à leur dérisoire condition, prisonniers du lieu, de l’époque et des circonstances entourant leur vie. La caméra de la directrice photo australienne Ari Wegner épouse la sensibilité de Jane Campion, qui aime placer ses héros et ses héroïnes dans des décors déterminant leur caractère et leurs actions. L’image est somptueuse et intime tout à la fois, le montage fluide.

Kristen Dunst parvient à se métamorphoser d’un rôle à l’autre, ici blonde, éperdue et presque quelconque physiquement en femme qui se noie dans l’alcool et l’ennui. Mais tous les interprètes s’effacent un peu devant la puissance du jeu de Benedict Cumberbatch, qui brûle tout sur son passage tel un feu de brousse.

Ce bon film tissé d’ambiguïtés nous entraîne en des zones mystérieuses et parfois opaques qui laissent quand même le spectateur désemparé. Les rôles féminins sont joués en mode mineur, comme victimes sans ressort devant l’adversité.

The Power of the Dog ne remet pas en cause le socle des empires masculins toxiques. La grande réalisatrice en montre ici les effets désastreux sur nos sociétés de façon subtile, magistrale et perverse. Jane Campion n’en croit pas moins à l’émergence d’une force féminine, célébrée sur toutes tribunes d’un festival à l’autre. Elle a mis en scène un monde de pouvoir sans partage, en amont de nos modernités. Le trouble que le film suscite éclaire la résistance des modes anciens dans nos psychés. 



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