«Worth»: le prix de la vie

Dans «À quel prix ?», Charles Wolf, veuf de l’attentat et meneur des victimes, interprété par Stanley Tucci (à droi- te), est montré comme l’alter ego de l’avocat Kenneth Feinberg, interpreté par Michael Keaton (à gauche).
Photo: Monika Lek Netflix Dans «À quel prix ?», Charles Wolf, veuf de l’attentat et meneur des victimes, interprété par Stanley Tucci (à droi- te), est montré comme l’alter ego de l’avocat Kenneth Feinberg, interpreté par Michael Keaton (à gauche).

À combien estimez-vous le coût d’une vie humaine ? Voilà la question qui régit le drame À quel prix ?, fiction centrée sur le fonds de compensation des victimes du 11 Septembre. Une question qui n’a eu rien de fictif puisque ce drame se base sur le livre écrit par Kenneth Feinberg, l’avocat responsable du fonds, What Is Life Worth ?

À la suite des attentats du 11 Septembre 2001, pour éviter des procès qui couleraient l’économie et ruineraient les compagnies aériennes, le gouvernement américain décide de la création d’un fonds de compensation qui dédommagerait les victimes et les familles si celles-ci n’intentent pas de poursuites. Avocat d’expérience pour ce qui est de mettre une étiquette de prix sur la vie, Kenneth Feinberg se porte volontaire pour être entre le marteau et l’enclume. Il devra établir un fonctionnement juste et équitable pour ce fonds et convaincre les familles d’y souscrire.

Des mondes s’opposent dans ce film, comme une succession de duels. Des David contre Goliath successifs. Celui des chiffres contre l’humain, celui de la rationalité contre la douleur, celui des décisionnaires contre les victimes, celui des riches contre les pauvres, celui de Feinberg contre la foule meurtrie… La réalisatrice Sara Colangelo (Little Accidents) montre un objectif clair : il faut remettre l’humain au centre de ce processus. Ouvrir son film sur le son ambiant d’un avion en vol, accompagné de témoignages qui se multiplient rendant le tout de plus en plus chaotique, jusqu’à ce qu’apparaisse à l’image le témoignage de la mère d’une victime, face à la caméra, seule dans le cadre, musique mélancolique en fond, tout ça n’a rien d’une manœuvre pour tendre vers le pathos. Non. La réalisatrice évite d’ailleurs subtilement cet écueil. C’est là un rappel à l’ordre sensible et respectueux de la réalité des victimes au lendemain des attentats.

Coupe sèche, noire, la voix de Michael Keaton dans le rôle de Feinberg résonne : « Quel est le prix d’une vie ? » L’atmosphère de recueillement qui avait été savamment bâtie est immédiatement broyée par les considérations matérielles sur lesquelles l’avocat donne un cours. Avec une certaine désinvolture — ou plutôt une désinvolture certaine — et un panache comme on en rêve chez tous les professeurs, Michael Keaton réussit à nous faire rire de ce qu’on prenait de facto comme amoral. L’interprète de Birdman nous rend sympathique ce personnage pour qui la rationalité est reine et qui passerait trop facilement pour froid et insensible.

La froideur est plutôt un cadre. Du marbre des grands halls aux bureaux impersonnels, les décors dans lesquels Colangelo met en scène ses personnages, filmés avec une symétrie millimétrée, mettent mal à l’aise et nous rappellent sans cesse que cette froideur est la règle dans ce genre de cas, alors que chacune des 2977 victimes est une exception qui demande un engagement affectif. C’est ici que l’excellent Stanley Tucci entre en scène. Dans son rôle de veuf et de meneur des victimes, il se place en alter ego de Michael Keaton (tous deux sont liés par la même passion pour l’opéra). Boussole morale, il fait office de pont entre la raison et les sentiments.

Poignant et juste, À quel prix ? fait une critique aussi cinglante qu’émouvante de la justice américaine, pas si juste, et qui laisse sur le carreau ceux qui ne rentrent pas dans son moule étriqué.

 

À voir absolument sur le 11 Septembre

Turning Point : 9/11 and the War on Terror Cette série documentaire raconte dans le détail la journée des attentats, remonte aux origines d’al-Qaïda et s’intéresse aux causes et aux conséquences des attentats, ainsi qu’à la guerre en Afghanistan.

Netflix

La traque de Ben Laden Ce documentaire traduit de l’anglais suit les efforts pour attraper le cerveau des attentats sur une dizaine d’années et les circonstances de l’opération d’Abbottabad, au Pakistan, qui a mis fin à cette traque.

Investigation, jeudi, 20 h

World Trade Center Cette fiction d’Oliver Stone, avec Nicolas cage dans le rôle principal, est inspirée de l’histoire vraie de deux policiers qui se retrouvent coincés sous les décombres des deux tours.

Radio-Canada, vendredi, 19 h 30

Unfinished Business : A Peter Mansbridge Documentary L’ancien chef d’antenne de la CBC passe derrière la caméra (et un peu devant) dans ce documentaire qui se penche sur le rôle (ou non) du gouvernement saoudien dans les attentats.

CBC, vendredi, 20 h

Rage Against Time : The CIA and 9/11 Ce documentaire édifiant donne les paroles aux hauts fonctionnaires et aux agents de la CIA qui ont tenté d’avertir le gouvernement fédéral américain de potentielles attaques terroristes orchestrées par Ben Laden.

Global et CBS, vendredi, 20 h

United vol 93 Le réalisateur Paul Greengrass revient en une fiction sur le détournement du vol 93 de la United qui s’est écrasé en Pennsylvanie.

Télé-Québec, samedi, 22 h

Extrêmement fort et incroyablement prèsFiction également, de Stephen Daldry cette fois, avec Tom Hanks, met en scène un garçon
atteint du syndrome d’Asperger qui arpente New York à la recherche de la serrure correspondant à la clé qui appartenait à son père, décédé dans les attentats.

MAX, samedi, 20 h

Amélie Gaudreau

À quel prix? (V.F. de Worth)

★★★★

Drame de Sara Colangelo, d’après le livre What Is Life Worth de Kenneth Feinberg. Avec Michael Keaton, Stanley Tucci, Amy Ryan et Tate Donovan. États-Unis, 2020, 1 h 58. Sur Netflix.



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