Les images rescapées du naufrage taliban

Le documentaire «L’histoire interdite» d’Ariel Nasr constitue une improbable plongée dans un Afghanistan inconnu du monde
extérieur à travers les archives qui ont échappé à la destruction du régime islamiste.
Photo: Office national du film Le documentaire «L’histoire interdite» d’Ariel Nasr constitue une improbable plongée dans un Afghanistan inconnu du monde extérieur à travers les archives qui ont échappé à la destruction du régime islamiste.

Le documentaire L’histoire interdite présente des dizaines d’extraits d’archives afghanes ; un patrimoine unique constitué par l’incroyable travail de cinéastes locaux. On y découvre un Afghanistan tumultueux et déchiré, mais aussi tranquille et audacieux. Une mémoire sur laquelle les événements récents jettent une nouvelle lumière, dit en entrevue son réalisateur montréalais, Ariel Nasr.

Si, au cours des prochaines semaines, vous voyez des images d’une fumée noire qui s’échappe du complexe du palais présidentiel à Kaboul, il est possible que ce soient des bobines de film en train de brûler. « Personne ne sait ce qui va arriver », regrette Ariel Nasr, qui s’inquiète aussi particulièrement pour les cinéastes et les intellectuels coincés là-bas.

Le réalisateur canadien a tourné depuis 2005 toutes ses œuvres cinématographiques au pays de son père, l’Afghanistan. Ses premiers instincts furent de se rendre sur place, à la recherche d’une forme de lien visuel qui lui avait toujours manqué, ayant été élevé à Halifax. « Les histoires de mon père étaient passionnantes, mais elles vivaient juste de ses mots. Ses photos sont restées là-bas et ont ensuite été détruites », explique celui qui réside maintenant à Montréal.

Même après plusieurs séjours, cette quête d’une connexion, presque une obsession, lui semblait encore insatisfaite. Ce n’est qu’en 2009 qu’il commence petit à petit à découvrir le patrimoine cinématographique sauvé des talibans, grâce à des amitiés nouées au fil de ses autres tournages.

Entre 1996 et 2001, lors du précédent régime de terreur des talibans, les cinémas ont été fermés, et plusieurs films détruits. Un groupe d’entre eux débarque alors au siège d’Afghan Film, l’instance publique chargée du cinéma, et dit aux employés : « Brûlez tous les films. »

Mais un responsable taliban avait secrètement avisé les employés d’Afghan Film, qui avaient alors pris soin de cacher certaines œuvres derrière un faux mur. D’autres films ont été brûlés derrière le siège de l’organisation.

Certaines de ces bobines ont d’ailleurs été numérisées à Montréal, grâce à une collaboration avec l’Office national du film, puis retournées au pays. Celles-ci ont été déposées au palais présidentiel avec d’autres films, aujourd’hui menacés de nouveau, explique M. Nasr.

Une fenêtre ouverte

Depuis le 15 août dernier, cette période de grâce et de documentation est repassée du côté des souvenirs : « Cette ère vient d’être effacée d’une journée à l’autre », dit-il, navré.

Son dernier documentaire en date, L’histoire interdite, a cependant été achevé à temps. Il constitue une improbable plongée dans un Afghanistan inconnu du monde extérieur à travers les archives rescapées du naufrage extrémiste.

Présenté pour la première fois en 2019, le film prend une tout autre dimension depuis la nouvelle chute de Kaboul. Il replace le retour des talibans dans son contexte historique pour qui veut comprendre ce brutal changement de garde, parmi toutes les autres turbulences des 40 dernières années.

Les images révèlent en effet un Afghanistan moderne des années 1960 et 1970, celui d’avant l’obscurantisme taliban. Des films de fiction ou des œuvres documentaires qui parlent de la vie rurale, de la subsistance, de la beauté des montagnes. Les extraits montrent Kaboul aussi, un sanctuaire pour les femmes, qu’on voit marcher la chevelure au vent dans la capitale. Qui chantent, qui dansent ou qui conduisent voitures et camions.

Les images documentent aussi la naissance des moudjahidines et l’intervention soviétique, des activités économiques ou des rassemblements culturels.

Un film qui peut aider le spectateur occidental à mettre de l’ordre « entre les crises, l’autodestruction dans les guerres civiles et aussi la destruction par des puissances étrangères ». Ariel Nasr espère aussi que les Afghans puissent s’y reconnaître, retrouver une mémoire de la paix et de la complexité du pays.

On y voit aussi Mariam Ghani, la fille du président Ashraf Ghani, qui a fui le pays le 15 août dernier lors de la prise de Kaboul par les talibans. Elle a été élevée aux États-Unis, où elle réside toujours, et s’est intéressée de près à ces archives, au point elle aussi d’en utiliser certains segments dans What We Left Unfinished (Ce que nous avons laissé inachevé), un documentaire sur l’ère communiste du pays.

Les artisans en danger

« Mariam fait partie d’un réseau qui tente d’aider des collègues et des amis à sortir du pays », affirme M. Nasr. Cette communauté partage avant tout l’amour du cinéma et de ses artisans, toute politique partisane mise de côté, alors que la sortie de l’ancien président Ghani a été fortement critiquée de toutes parts.

« C’est aussi un film sur les cinéastes et les risques qu’ils prennent pour créer un cinéma national. Le risque de réclamer leur liberté d’expression parce qu’ils croient dans le pouvoir transformateur de cette forme d’art. Et maintenant, ils vivent soudainement sous un régime qui ne croit pas du tout à la même chose », explique M. Nasr.

Certains de ces collègues et amis du réalisateur viennent en effet tout juste de fuir le pays. D’autres protagonistes du documentaire, comme Latif Ahmadi, s’y trouvent encore, réfugiés dans un endroit qu’il importe de ne pas dévoiler.

Ces cinéastes ont voulu créer un cinéma « qui soit une idéologie en soi », qui puisse amener cette modernité et une forme d’éducation dans tous les coins du pays, notamment par des projections ambulantes.

« Je ressens le sentiment de trahison des gens là-bas, à qui on a fait beaucoup de promesses et qui ont acheté ce rêve d’un système que nous avons aidé à créer », affirme le réalisateur. Cette « croyance » qu’ils pourraient créer et échanger avec une communauté artistique plus large est maintenant « perdue ». La seule façon de se rendre utile maintenant, dit-il, est de leur faire une place hors de l’Afghanistan, « pour qu’ils puissent continuer à raconter leurs histoires ».

Ariel Nasr a renoué, pour lui et le monde entier, ce lien visuel avec un autre Afghanistan possible. Ces images peuvent-elles refaire une partie de l’imaginaire de l’Occident ? « On ne peut pas les voir sans en être changé. »

 

L’histoire interdite sera présenté en salle au Cinéma du Parc du 3 au 9 septembre, en présence du réalisateur Ariel Nasr et du producteur Sergeo Kirby les 4 et 5 septembre. Le film sera bientôt accessible en ligne.



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