La bonne étoile de Roger Frappier

Le producteur québécois, propriétaire de la société Max Films, n’aurait jamais osé s’imaginer collaborer un jour avec la cinéaste néo-zélandaise qu’il admire tant.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le producteur québécois, propriétaire de la société Max Films, n’aurait jamais osé s’imaginer collaborer un jour avec la cinéaste néo-zélandaise qu’il admire tant.

Cela fait une bonne trentaine d’années que Roger Frappier admire le travail de Jane Campion. Or, le producteur québécois n’aurait jamais osé s’imaginer collaborer un jour avec la cinéaste néo-zélandaise. Pourtant, c’est bien ce qui s’est produit avec le film The Power of the Dog, (Le pouvoir du chien), qui sera présenté en compétition au festival de Venise ce mercredi. Pas étonnant, tout bien considéré, que ce rêve fou ait commencé par une nuit d’insomnie… Rencontre.

La genèse rocambolesque que brosse le producteur de films phares tels Le déclin de l’empire américain, Jésus de Montréal et La grande séduction, ressemble en elle-même à un scénario de film. Intérieur, nuit, une chambre d’hôtel à Paris : incapable de trouver le sommeil, Roger Frappier se plonge dans la lecture du seul roman qu’il a sous la main : The Power of the Dog, de Thomas Savage (publié en français chez 10-18 sous le titre Le pouvoir du chien).

« Je l’ai lu tout le reste de la nuit, puis je l’ai continué le lendemain, sans le lâcher. À la fin, j’étais complètement subjugué », se souvient le propriétaire de la société Max Films. Souvent décrit comme un des « grands romans américains méconnus », The Power of the Dog relate la relation orageuse entre deux frères, dont l’aîné propriétaire d’un ranch se montre particulièrement odieux envers son cadet ainsi qu’envers la femme de ce dernier.

« Dès mon retour à Montréal, j’ai appelé la maison d’édition à New York, afin d’acquérir les droits d’adaptation. » Hélas, ils sont déjà vendus. Qu’à cela ne tienne, Roger Frappier, pas du genre à renoncer, insiste pour qu’on l’appelle si jamais les droits redeviennent disponibles. « Je savais que c’était moi qui ferais ce film-là. »

Un an et demi plus tard, il reçoit le coup de fil tant espéré de l’éditeur américain. « J’ai donc acquis les droits. Six mois plus tard, Michael De Luca, de Sony Pictures, m’appelait… »

S’amorce alors avec le studio américain un processus de négociation qui voit Roger Frappier se rendre maintes fois à Los Angeles. De Luca parle de telles et telles stars, est très enthousiaste… « Un autre six mois plus tard, il quitte le studio et le projet est abandonné. »

Une certaine Jane Campion

Un deuxième acteur hollywoodien entre en scène dans la foulée : la maison de production Indian Paintbrush, derrière tous les films de Wes Anderson depuis 2007. Et c’est reparti pour un tour de négociation et de développement, y compris du côté des ayants droit de l’écrivain.

« Cette fois, on s’est rendus jusqu’au testament de Thomas Savage. Un an et demi plus tard, un réalisateur est attaché au projet, tout va bien, puis mon partenaire américain est nommé au studio Fox Searchlight, et il abandonne à son tour le projet. »

Un troisième studio américain se manifeste alors, mais les pourparlers n’aboutissent pas. Si Roger Frappier demeure à ce stade convaincu qu’il le fera, son film, sa foi est néanmoins ébranlée par ces déconvenues successives. C’est alors qu’un autre coup de fil, inespéré celui-là, change la donne.

« On est en 2017, deux semaines avant Cannes. Et j’ai l’agent de Jane Campion qui me téléphone. J’aime son cinéma depuis An Angel at My Table [Un ange à ma table, 1990] ; pour moi, c’est une des grandes cinéastes mondiales. Un rendez-vous doit avoir lieu pendant le festival, au Carlton. Lors de ce premier contact, je me pince, je n’en crois pas ma chance d’être là… Jane me raconte sa passion pour le roman, qui lui a été offert par sa belle-mère. Elle m’explique qu’elle a grandi sur une ferme, que c’est un univers qu’elle connaît… On a passé une heure à discuter du livre, de l’histoire, puis elle m’a demandé ce que je faisais après Cannes. »

Roger Frappier doit se rendre à Rome. Coïncidence : la réalisatrice du film The Piano (La leçon de piano, 1993) également. Les voici donc à nouveau réunis la semaine suivante.

« Tous les matins au café, avec Jane Campion, chacun avec notre livre, à prendre des paragraphes, à discuter de la vision du film… J’en ai les larmes aux yeux quand j’en reparle. Partir de chez moi à Montréal et tout à coup, être en présence d’une des cinéastes que j’admire le plus… »

Bref, devant la bonne entente et l’évidence d’une vision similaire, tous deux conviennent qu’une collaboration tombe sous le sens. Le projet, qui, à terme, sera accueilli dans le giron de la compagnie See-Saw Films — derrière, entre autres, The King’s Speech (Le discours du roi, 2010) et la série de Jane Campion Top of the Lake (2016) —, est lancé. « Dans le contrat, toutes les décisions financières revenaient à See-Saw, et toutes les décisions artistiques, à Max Films. »

Changements de programme

Rapidement, on annonce BenedictCumberbatch, alias Doctor Strange(Docteur Strange, 2016), Elisabeth Moss, de la série The Handmaid’s Tale (La servante écarlate, 2017-) et Paul Dano, vu dans There Will Be Blood (Il y aura du sang, 2007) dans les trois rôles principaux. Mais comme c’est fréquemment le cas en cinéma, imprévus et conflits d’horaire ont raison de cette distribution pressentie. Benedict Cumberbatch reste, mais il est rejoint par Kirsten Dunst, prix d’interprétation à Cannes pour Melancholia (Mélancolie, 2011), et Jesse Plemons, en vedette récemment dans I’m Thinking of Ending Things (Je veux juste en finir, 2020). C’est dire que le film ne perd pas au change.

S’ensuit un voyage de repérage au Montana, théâtre de l’action du roman. « Jane et moi avons rencontré les héritiers de Thomas Savage et visité les lieux qui ont inspiré le roman. »

Pour des motifs d’ordre financiers, il s’avère impossible de tourner là-bas. Roger Frappier et Jane Campion se rendent ensuite en Nouvelle-Zélande, dont la diversité — autant que la magnificence — des paysages se prête à l’évocation de maintes autres contrées. « Je n’en revenais pas de ce que j’avais sous les yeux. J’ai dit à Jane : “New Zealand is more Montana than Montana”. Jane a ensuite écrit l’adaptation et, dès la première version, tout son talent était là. »

Au Festival de Cannes suivant, l’équipe reçoit des offres de trois studios, dont Netflix. « Netflix nous a convaincus en nous expliquant qu’ils voulaient faire avec The Power of the Dog ce qu’ils avaient fait avec Roma. Ils étaient passionnés par le projet. Le film va donc tourner en festivals avec tout le poids de leur machine, sortir en salle, puis sur leur plateforme. Je le dis haut et fort : les gens de Netflix ont un respect infini pour les auteurs, pour les cinéastes. Ils ont été incroyables tout au long de la production. »

Je n’en revenais pas de ce que j’avais sous les yeux. J’ai dit à Jane : “New Zealand is more Montana than Montana”. Jane a ensuite écrit l’adaptation et, dès la première version, tout son talent était là.

 

La pandémie frappe

Une production, en l’occurrence mouvementée, puisqu’interrompue par la pandémie. « On a été en préproduction de septembre à début janvier 2020, puis on a tourné toutes les scènes extérieures en Nouvelle-Zélande. On arrêtait ensuite deux semaines avant d’entrer en studio, et j’en ai profité pour revenir à Montréal en attendant. Sauf que là, tout s’est arrêté. On a pu redémarrer la production en juin pour les cinq derniers jours de tournage. »

Cela, en respectant les protocoles sanitaires en vigueur, quoique, par un concours de circonstances providentiel, l’épineux problème de la proximité ne se pose pas. « Kirsten Dunst et Jesse Plemons, qui jouent des conjoints dans le film, forment un couple dans la vie : ils étaient donc de la même bulle, ce qui a grandement facilité le tournage de leurs scènes. »

Mercredi aura lieu à la Mostra la première mondiale du film, qui sera par la suite présenté à Telluride à l’occasion d’un hommage à Jane Campion, révèle Roger Frappier avec l’excitation d’un enfant la veille de Noël. Le Festival international du film de Toronto sera le troisième de plusieurs arrêts subséquents. Destination les Oscar ? Avec un film si manifestement né sous une bonne étoile, à la faveur qui plus est d’une nuit d’insomnie, tous les espoirs sont permis.

Le film The Power of the Dog sortira en salle le 17 novembre, puis sur Netflix le 1er décembre.

À voir en vidéo