En consignant nos visages, Ky Nam Le Duc raconte nos histoires

Comme dans «Oscillations», Ky Nam Le Duc a voulu qu’interprètes professionnels et non professionnels se donnent la réplique.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Comme dans «Oscillations», Ky Nam Le Duc a voulu qu’interprètes professionnels et non professionnels se donnent la réplique.

Alors que le pays grelotte d’un océan à l’autre sous les assauts d’un hiver glacial, un gouvernement d’extrême droite est élu à Ottawa. Au Québec, on ferme les frontières, et tous les immigrants au statut précaire, réfugiés et sans-papiers, risquent l’expulsion forcée. C’est pour éviter ce sort à son fils Junior que Roseline, ressortissante haïtienne, le confie à son employeur Alex avant de disparaître. Afin de la retrouver, Alex, trentenaire indolent, sollicite l’aide de Hiên, son ex-beau-père qui fuit jadis le Vietnam par bateau. Dans Le meilleur pays du monde, Ky Nam Le Duc imagine un futur immédiat préoccupant afin de mieux sonder le présent.

Paradoxalement, c’est dans le passé que le cinéaste puisa l’inspiration de ce second long métrage après Oscillations, dont on reparlera. Ainsi, c’est le vécu de sa propre famille qui servit de bougie d’allumage au récit. « Hiên, ce monsieur d’origine vietnamienne d’un certain âge, il est beaucoup inspiré de gens de ma famille, mais plus largement des immigrants vietnamiens de cette génération, arrivés en tant que réfugiés à la fin des années 1970 », confie Ky Nam Le Duc.

« Mes parents en étaient, et j’ai toujours voulu faire un film sur eux, mais c’était difficile pour des questions de budget : reconstituer l’époque, filmer ces bateaux en mer, etc. » Le temps passa, lorsqu’un jour, un événement auquel tout un chacun ne croyait pas quelques mois plus tôt à peine se produisit chez nos voisins du Sud : la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles.

Plus ça change

« J’ai écrit le scénario durant l’ère Trump, mais j’avais aussi en mémoire mes voyages récents en festivals avec Oscillations, notamment dans divers pays d’Europe où le sujet de la montée de l’extrême droite est toujours dans l’actualité. La polarisation des gens, “l’extrémisation” des gens, c’est dans l’air ambiant. Rapidement, c’est devenu une histoire de réfugiés modernes… »

Ce contexte d’un futur immédiat logeant à l’extrême droite s’imposa dans la foulée. D’aucuns pensaient que c’était impossible que cela survienne aux États-Unis, et pourtant. Dès lors, pourquoi en serait-on à l’abri ici ?

 
Photo: FunFilm Distribution Une scène du film «Le meilleur pays du monde»

« C’est un exercice que j’ai voulu faire : essayer de comprendre comment ça pourrait arriver ici. En premier lieu, il faut accepter que les gens favorables à ces idées-là ne soient pas nécessairement méchants. Même des Vietnamiens que je connais trouvent qu’il y a “assez d’immigrants” au Canada. Je trouve intéressant d’utiliser le cinéma pour pousser une réflexion, l’amener plus loin… Et bref, tout à coup, je me suis retrouvé avec cet homme, Hiên, qui revivait ici une situation similaire à celle qu’il avait vécue des décennies auparavant au Vietnam. »

De telle sorte que Hiên (Nguyen Thanh Tri) prévoit de quitter ce Québec nouvellement inhospitalier afin de regagner un Vietnam qui ne ressemble plus à celui qu’il a fui — à l’instar de sa fille Phuong (Alice Tran), qui vient d’accepter un transfert là-bas. Sans le vouloir, Alex (Mickaël Gouin) et Junior (Stanley Junior Jean-Baptiste) contrecarreront le projet de Hiên en faisant irruption dans son existence. D’ailleurs, on note un contraste intéressant entre la situation de Roseline (Schelby Jean-Baptiste) et Junior, et celle de Hiên et Phuong. En cela que les premiers veulent rester mais sont menacés d’expulsion, tandis que les seconds peuvent rester mais souhaitent repartir, du moins pour un temps, en ce qui concerne Hiên.

« Je regarde mes parents, qui sont à la retraite, et qui disaient vouloir repartir au Vietnam. Finalement, c’est pas vrai : ce sont de vrais Québécois. Plus je leur parle, et plus je le sens : ils se sont attachés à ce territoire-ci. C’est ce que je voulais présenter. Le film, au fond, c’est la fin du parcours migratoire d’un homme après trente, quarante années passées ici, et son choix d’être Québécois. »

Un choix que Hiên fera, de manière consciente et assumée, à la suite de ses pérégrinations inopinées auprès d’Alex et de sa jeune charge.

Une mère au large

À cet égard, tout le volet qui tourne autour de l’élucidation du mystère entourant la disparition de Roseline fait écho à Oscillations, où deux frères d’origine haïtienne remontent la piste de leur père parti sans laisser de trace des années plus tôt.

« J’aime les polars, les mystères, parce que ça permet d’explorer par la bande toutes sortes de questions sans que ça paraisse appuyé ou forcé. Dans la recherche, dans l’enquête, il y a tellement de thèmes qu’on peut brasser en même temps. Dans ce cas-ci, il y a un mystère à résoudre, mais derrière, il y a une quête identitaire à visages multiples : celle de réfugiés, d’immigrants, d’enfants d’immigrants comme moi, ou de ceux qui sont nés ici et qu’on dit pure laine… La mondialisation a fait éclater les repères identitaires, et bien des gens essaient maintenant de cristalliser leur identité, ce qui explique en partie, je pense, cette dérive vers l’extrême droite. »

Comme dans Oscillations, Ky Nam Le Duc a voulu qu’interprètes professionnels et non professionnels se donnent la réplique. Par un étrange et émouvant concours de circonstances, le petit Stanley Junior Jean-Baptiste se vit imparti un rôle faisant écho à sa propre situation familiale. Quant à Nguyen Thanh Tri, il a tenu de petits rôles ici et là, mais rien de comparable à celui de Hiên.

« C’était inspirant de le voir, à 70 ans, dans le froid de cet hiver-là. C’est un ingénieur à la retraite qui a toujours aimé jouer, mais qui n’a pas eu beaucoup d’occasions. Le film existe en bonne partie grâce à lui. Je pense que c’est une des choses les plus marquantes qu’il ait pu faire dans sa vie. On a fait des ateliers avec toute la distribution, et Mickaël [Gouin] a été super généreux dans sa façon de mettre ses partenaires à l’aise. Ça implique une autre approche dans la mise en scène, mais c’est important pour moi ; c’est important que les gens issus de la diversité se voient à l’écran. »

Le film, au fond, c’est la fin du parcours migratoire d’un homme après trente, quarante années passées ici, et son choix d’être Québécois

Au sujet d’Alex, homme blanc non pas aux abois mais en flottement qu’incarne Mickaël Gouin : que voilà un personnage fascinant, pétri de contradictions. Il a de belles valeurs, mais une certaine mollesse, notamment dans son déni du réel, au commencement, face à l’émergence de l’extrême droite. Il se dit contre la propriété, mais ne semble avoir aucun scrupule à laisser Phuong payer seule l’hypothèque du condo.

« Ce personnage-là, c’est moi, c’est mes amis, c’est nous tous qui avons vécu sur le Plateau et le “Plateau adjacent”. Pas que nous soyons tous pareils, mais disons que nous partageons pas mal les mêmes idées progressistes, et que nous sommes tous tombés des nues lorsque Trump a pris le pouvoir, si proche de nous. Je crois que nous vivons dans une bulle […] Nous sommes une génération qui se plaint beaucoup, qui s’implique peu en politique ou est vite déçue, parce que le fonctionnement de Québec solidaire n’est pas parfait. L’absence de pragmatisme est parfois désolante. Nous avons des idées, mais nous ne faisons rien. »

Il s’agit là de considérations additionnelles abordées par un film qui, on l’aura compris, ne manque pas de matière à réflexion.

De conclure le cinéaste : « Même si personne ne voit le film, on va être à la Cinémathèque québécoise, on va être dans les archives de la Bibliothèque nationale : nos visages, nos histoires y seront consignés. C’est aussi comme ça qu’on devient Québécois. »

Ce n’est pas pour contredire Ky Nam Le Duc, mais dans son cas précis, il convient de nuancer son propos en ce qui a trait à sa génération. Non seulement a-t-il des idées, mais il en fait quelque chose : des films.

Le film Le meilleur pays du monde prend l’affiche le 3 septembre.

Regardez la bande-annonce de Le Meilleur Pays du Monde, de Ky Nam Le Duc.



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