«Un pays qui se tient sage»: la France aux abois

Dans le film de David Dufresne, ça cogne, ça crie, il faut avoir le cœur bien accroché.
Maison 4:3 Dans le film de David Dufresne, ça cogne, ça crie, il faut avoir le cœur bien accroché.

Sur la vidéo, des dizaines de jeunes se tiennent à genoux, les mains derrière la tête. En voix hors champ, quelqu’un, on devinera que c’est un policier, lance : « Voilà une classe qui se tient sage. » Cette phrase provocante a manifestement inspiré le titre du documentaire de David Dufresne, Un pays qui se tient sage. Plus tard dans le film, on entendra la mère d’un de ces jeunes lycéens des banlieues, qui manifestaient en 2018 à Mantes-La-Jolie, en France, raconter que la police a ainsi tenu le groupe de manifestants à genoux durant trois heures et demie.

Cette scène, illustrant la brutalité policière en France, complète les dizaines d’autres, principalement tournées lors de manifestations des gilets jaunes, qui sont utilisées dans le film. Tournées pour la plupart avec des téléphones intelligents, par des amateurs ou par des journalistes, entre 2018 et 2020, elles sont ponctuées de longues entrevues portant notamment sur l’histoire et la légitimité de la violence, par les manifestants, mais surtout par l’État.

Ces entrevues, données par des policiers, des manifestants, mais aussi, entre autres, par des philosophes et des historiens, sont données sur un ton calme, qui jure avec la turbulence et la violence des images filmées. Les personnes interrogées ne sont identifiées qu’à la fin du film, ce qui contribue à l’effet de chaos souhaité par le cinéaste.

Tous les événements et incidents évoqués se déroulent en France, et le spectateur étranger, ou québécois, qui n’a pas suivi le mouvement des gilets jaunes français avec attention, y cherche ses repères. Ça cogne, ça crie, il faut avoir le cœur bien accroché.

La question cruciale qui se dégage des interviews est celle de la légitimité du pouvoir, ou de la légalité de la violence policière. A priori, on sonde le postulat de l’économiste et sociologue Max Weber, selon lequel « seul l’État est habilité à utiliser la violence sans qu’on puisse lui en dénier la légitimité ».

Violence étatique

Cette violence étatique que l’on remet en question ici, c’est celle de la police nationale, qui tire son origine du gouvernement de Vichy, apprend-on. On signale d’ailleurs, à la fin du film, que le mouvement des gilets jaunes, qui a été interrompu par la pandémie en 2020, s’est soldé notamment par deux décès, cinq mains arrachées et 27 éborgnements. Mais c’est aussi, rétorque une manifestante qui est aussi travailleuse sociale, la violence des politiques de l’État envers les plus démunis.

Au-delà de la dénonciation de la brutalité policière dans le cadre du mouvement des gilets jaunes, le film démontre d’ailleurs comment l’usage du téléphone intelligent change la donne puisqu’il permet de cadrer la réalité d’un autre œil que de celui des médias et du pouvoir. Du coup, le rapport de force entre, ici, la rue et le pouvoir est révisé.

Bien que présentant une sélection de vidéos qui ne sont pas dûment identifiées, mais dont il certifie avoir retrouvé les auteurs et confirmé l’authenticité, David Dufresne ne se livre pas à une dénonciation aveugle du pouvoir policier avec Un pays qui se tient sage, sacré meilleur documentaire à la cérémonie des Lumières de la presse internationale. Le rôle de la police, reconnaissent ses intervenants, fait bel et bien partie d’un contrat social, qu’il n’est toutefois pas interdit de réviser.

Un pays qui se tient sage

★★★ 1/2

Documentaire de David Dufresne, France, 2021, 88 minutes



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