Léa Seydoux a «une idée assez vague» d'elle-même

L’actrice Léa Seydoux interprète France de Meurs, une présentatrice télé, dans le film du même nom du réalisateur français Bruno Dumont. Le film, qui prendra l'affiche au Québec en novembre prochain, a été présenté au Festival de Cannes en juillet dernier. 
Photo: Christophe Simon Agence France-Presse L’actrice Léa Seydoux interprète France de Meurs, une présentatrice télé, dans le film du même nom du réalisateur français Bruno Dumont. Le film, qui prendra l'affiche au Québec en novembre prochain, a été présenté au Festival de Cannes en juillet dernier. 

Interprète magistrale de la partition à la croisée des registres et des genres au centre de France, le nouveau film de Bruno Dumont — en compétition sur la Croisette en juillet, en salle dans l’Hexagone cette semaine et en novembre au Québec —, mais aussi à l’affiche de trois autres films en sélection (signés Wes Anderson, Arnaud Desplechin, Ildikó Enyedi), Léa Seydoux aurait dû régner sur un Festival de Cannes qu’elle n’aura finalement pu que contempler à distance, depuis sa quarantaine parisienne, pour avoir été diagnostiquée positive à la COVID-19 à quelques heures de prendre le train du tapis rouge. Quelques jours et tests PCR plus tard, Libération la rencontrait entre un square et un café à deux rues de chez elle, dans le sud de Paris, doucement guettée par « le trac » à la veille de son départ pour le tournage en Grèce du nouveau film de David Cronenberg — un maître canadien qu’elle se réjouissait alors de rencontrer en personne, enfin.

Comment est-ce que Bruno Dumont vous a présenté France, ce projet qui tourne beaucoup autour de vous ?

C’est moi qui l’ai contacté au départ — c’est presque la première fois que je fais ça. Je l’avais rencontré il y a longtemps pour un autre projet que j’avais finalement refusé, et je l’ai approché pour lui dire que j’avais toujours très envie de travailler avec lui. Il avait cette idée d’un portrait d’une star de la télé, ça m’a plu.

Le personnage s’appelait déjà France ?

Oui, je pense, et j’ai plus tard suggéré à Bruno d’en faire le titre du film.

Ce film est donc né de votre désir commun de travailler ensemble ?

Oui, et il m’a utilisée, filmée comme sujet, ou plutôt comme matière première. Car le sujet du film, plus encore que le système médiatique, c’est cette jeune femme.

France traite aussi de la notoriété — une donnée qui vous concerne aussi. Qu’est-ce qui est venu de vous, de Dumont, qu’est-ce qu’il vous a pris ou qu’avez-vous laissé filer ?

Je lui ai un peu tout filé (rires). Bien sûr que, France et moi, on a quelques points communs, et Dumont a poussé le trait. Ce n’est pas du tout un film « réaliste » — et la réalité n’est jamais comme on l’imagine. Ma réalité est très loin de la sienne, je ne suis pas star de la télé, mais c’est vrai qu’il y a cet aspect commun. Et ce que j’aimais avec Dumont, c’est que j’étais évidemment complice de son point de vue, de sa subjectivité. Je me suis beaucoup amusée à jouer ce rôle, à me mettre dans ces situations ! Elle pleure, il y a des moments tragiques, pathétiques, mais il y a surtout énormément d’humour.

Je crois, et je ne l’avais jamais formulé comme ça avant, que tout ça, tout ce que je fais, les rôles, les films, c’est pour accéder à ma vérité. Et je pense que c’est un sentiment extraordinaire d’y accéder.

Il y a une très large part de farce… Oui ! On s’est beaucoup marrés à faire ce film. Et j’ai trouvé ça très amusant d’aller vers le pathétique, de pousser le trait jusqu’à une certaine forme de caricature, qui n’en est une qu’en apparence, car le film a une vraie profondeur et il y a quelque chose chez ce personnage, une lucidité sur elle-même, une empathie pour les autres qu’on voit bien dans la scène dans le Nord… Le film exacerbe des choses qui existent bien, notamment la solitude paradoxale qui vient avec la célébrité. Mais ma vie ne ressemble pas du tout à celle de France. Je ne suis pas une star qu’on interpelle tout le temps dans la rue. Je ne me suis jamais sentie victime de la notoriété ou dépassée par elle. Ça peut paraître bizarre, mais la célébrité est quelque chose qui n’existe pas dans ma vie, dans la mesure où je ne me vis jamais de l’extérieur, seulement de l’intérieur. Et d’une certaine façon, France aussi, et c’est pour ça qu’elle se laisse transpercer par ses émotions — et c’est ça qui est assez beau aussi dans le film.

Vous n’êtes jamais rattrapée par ça ?

Non ! Je n’en suis sincèrement pas consciente.

Vous ne lisez pas ce qu’on écrit sur vous ?

Si, mais ça ne change pas grand-chose. Les gens disent ceci ou cela, et ce qui est très intéressant — un peu comme dans France, qui parle un peu de ça —, c’est qu’il n’y a vraiment pas de vérité. Certaines choses vont être écrites, mais ce n’est ni vrai ni faux. De la même façon que, quand les critiques rendent compte des films, il n’y en a pas un qui a tort ou raison. Vous, en tant que journaliste, vous avez votre parole, votre avis, que vous écrivez ; moi, en tant qu’actrice, j’ai un regard, mes convictions, qui me font penser, quand je joue dans un film, que je suis dans le vrai. Car chacun pense qu’il a raison. Et en même temps, on ne peut pas se contenter de se dire que notre regard vaut celui de tout le monde, sinon on finit par être un peu perdu… Il faut bien faire des choix. Et pour ça, on va s’appuyer sur les rencontres, ces moments où deux subjectivités se croisent pour pointer dans la même direction. Je me suis rendu compte récemment, et ça me travaille, que chaque chose que l’on peut dire existe toujours en même temps que son contraire, qui n’est pas moins vrai ou juste.

Qu’est-ce qui vous a fait vous rendre compte de ça ?

Pour beaucoup le cinéma, je pense. Et puis la vie, les lectures, les expériences. J’y pensais particulièrement en lisant les critiques pendant le Festival de Cannes, que j’étais bien obligée de suivre de loin, et c’était très frappant de voir à quel point les points de vue pouvaient s’opposer sur un même film, avec du vrai et du faux de tous les côtés. Et France, c’est ça : le vrai et le faux. Avec du faux, on a fait du vrai. Comme la fiction peut produire de la vérité et l’hyperréalisme, de la fausseté. Je trouve ça passionnant.

Et que faites-vous alors de la multiplicité des points de vue qui divergent du vôtre ?

Ça m’intéresse, bien sûr. Mais je suis arrivée à un point dans ma vie où je sais ce que je fais. Je sais ce que j’ai envie de raconter, où j’ai envie d’aller, avec mes croyances. Des journalistes me disent parfois : « Vous faites beaucoup de films d’auteur. » Ben oui ! Il n’y a que ça qui m’intéresse, travailler avec des auteurs. Pour moi, c’est évident. Parce que le cinéma est un langage, un instrument de pensée, et c’est ce qui m’intéresse. Ensuite, il y a des auteurs avec qui on a plus ou moins d’affinités, une dialectique plus ou moins intéressante. Mais, in fine, je crois, et je ne l’avais jamais formulé comme ça avant, que tout ça, tout ce que je fais, les rôles, les films, c’est pour accéder à ma vérité. Et je pense que c’est un sentiment extraordinaire d’y accéder. Par là, je veux dire quelque chose qui a à voir, comme dirait Dumont, avec « le sacré ». C’est ça qui m’a bouleversée chez lui, qu’il parle du cinéma comme d’un moyen d’accéder au sacré. Je veux croire que c’est ce qu’on trouve d’immortel à travers l’art, et que c’est une sensation des plus euphorisantes.

Vous auriez un exemple ?

Il y en a plein. Ça peut être des micromoments quand je joue. C’est quelque chose qui… Dans des films, des scènes, soudain, la vérité apparaît, et la vérité est plus forte que soi. C’est une émotion qui me submerge. Et tout d’un coup on se dit : « La vérité se trouve là. » Ça n’arrive pas sur tous les films. Dans le film de Desplechin [Tromperie, d’après Philip Roth, NDLR], il y a à la fin cette scène avec l’écrivain face à sa muse, sa maîtresse, à laquelle il dit qu’il a écrit un livre sur elle, et elle lui répond : « Je suis furieuse que tu aies écrit ce livre sur moi. Et en même temps je ne peux pas être furieuse, parce que c’était si tendre. » Et cette dernière phrase, je crois, en la disant, m’a fait comprendre tout le film. Mais le sacré, c’est quelque chose qu’on peut éprouver aussi par surprise, dans sa vie de tous les jours.

Pour revenir au film de Dumont, la question de la diversité des points de vue est au cœur du film, qui a quelque chose de cubiste, dans le portrait qu’il fait du personnage, mais aussi de vous.

Complètement. Et c’est ça que je trouvais merveilleux dans France, la multiplicité des facettes que Dumont voulait explorer de cette femme, sa drôlerie, sa noirceur, sa fragilité, sa dureté, tous les sentiments qui traversent une nature très riche… Et c’est en cela que je dis qu’elle est une chose et son contraire.

Comment est-ce qu’on joue ça, comment est-ce qu’on trouve la note juste de quelque chose d’aussi ondoyant ?

Je ne pense pas que je me suis posé la question en ces termes. France est mise à l’épreuve dans chaque séquence, et la mise en scène de Bruno crée cet espace étrange où il revient au spectateur d’être actif, d’accomplir lui-même une certaine part du trajet. J’aime, et c’est ce qui m’attire dans un cinéma de grands auteurs, que ce soit plutôt un cinéma de questions que de réponses.

Il y a dix ans, quand on vous demandait ce que les cinéastes aimaient en vous, vous répondiez : « Mon côté caméléon, j’imagine. Ils peuvent voir en moi ce qu’ils veulent. » Et aujourd’hui ?

Je pense que ça n’a pas changé. Je reçois quand même des propositions de rôles assez variées. Vous ne trouvez pas que ça se traduit dans les films ?

J’ai une idée assez vague de moi-même. Et c’est précisément pour ça que les autres ont les idées pour moi. Encore une fois, je n’ai pas de point de vue extérieur sur moi.

Depuis, vous avez joué quelques dizaines de rôles qui bornent un imaginaire, ou du moins dessinent des récurrences. On vous fait plus volontiers jouer une figure fantasmée, objet de cristallisation, que l’inverse. Ne serait-ce qu’à l’échelle des quatre films que vous présentiez à Cannes cette année.

Je ne vois pas ça. Pour moi, il y a beaucoup de nuances, et de films dans lesquels j’ai joué qui échappent à ça… Le film de Cronenberg, que je m’apprête à tourner, ce n’est pas du tout ça. Mais en un sens, ça valide ce que je disais : les cinéastes projettent ce qu’ils veulent, et je m’y prête.

Vous n’avez aucune frustration à cet endroit ?

D’être regardée comme ça ?

Plutôt d’être enfermée quelque part, ou pas assez regardée pour que l’on vous propose des choses plus surprenantes ?

Je ne me sens pas du tout enfermée. D’autant que j’ai une idée assez vague de moi-même. Et c’est précisément pour ça que les autres ont les idées pour moi. Encore une fois, je n’ai pas de point de vue extérieur sur moi.

Est-ce ce qui vous autorise à une forme d’abandon, à aller vers des rôles qui vous mettent à nu ou vous malmènent, vous ou votre image, plus volontiers que beaucoup d’actrices de votre standing ?

Justement, comme je ne me vis pas de l’extérieur, je ne pourrais pas dire ça, est-ce que je suis malmenée ou pas. En revanche, je sais que, quand je fais un film, je m’investis totalement. C’est-à-dire que ça devient comme une cause commune avec le cinéaste. J’aime aller au bout des choses, sans quoi je me sentirais mal vis-à-vis de moi-même. Quand Dumont me parle de ce plan où j’apparaîtrai comme défigurée, j’ai très bien compris ce qu’il voulait, je ne lui ai pas dit : « Oh, ben non, on va pas faire ce plan », je l’ai juste fait, sans savoir d’ailleurs à l’avance comment j’allais le jouer. Je serais bête de ne pas voir qu’il y a quelque chose d’intéressant dans ce visage qui se déforme et devient monstrueux. Quand on est acteur, je pense qu’il faut y aller…

Vous avez déjà rencontré des limites dans ce que vous voulez jouer ou avec qui ?

Il y a eu des expériences difficiles, mais rien qui m’enlève l’idée que le cinéma, jusque dans sa dureté, est un grand privilège et une consolation. La vie est beaucoup plus rude. Ça reste du jeu… avec une part importante de vie. C’est pour ça que je n’y crois pas du tout quand des acteurs vont dire : « ce personnage m’a habité », « j’ai été quelqu’un d’autre », etc. Au fond, ma technique de jeu consiste à ne pas jouer. Souvent, quand j’incarne un personnage, je le suis, sans me poser de questions, et c’est toujours ma nature propre qui est mise à l’épreuve, ce qui a pu me faire dire que je jouais toujours le même personnage, sous des costumes différents. Pour moi, le cinéma est une retranscription de la vie, on joue ce qu’on est, ses propres émotions, sa subjectivité. Si être acteur c’est se laisser ballotter, manipuler, ça ne m’intéresse pas beaucoup. J’aime sentir qu’un interprète a aussi sa parole, sa voix.

Il y a huit ans, vous receviez avec Abdellatif Kechiche et Adèle Exarchopoulos la Palme d’or pour La vie d’Adèle. À l’époque, vous disiez que ce qui vous avait permis de traverser le tournage, c’était le sentiment que le film serait important et allait rester, et que ça valait donc le coup « d’en baver ». Vous le pensez toujours ?

Oui, bien sûr. Même si je n’ai plus envie de souffrir comme certains films ont pu me faire souffrir. Déjà que c’est compliqué de jouer, de tout donner… si en plus c’est douloureux sur le plateau, alors non. Je ne pense pas du tout qu’on crée bien dans le chaos, même si certains ont besoin de ça. Je suis là pour le plaisir, et j’aime que ce soit doux. Je ne suis pas maso du tout.

À voir en vidéo