«Candyman»: dites son nom cinq fois

Dans la nouvelle version de «Candyman», Yahya Abdul-Mateen II joue le rôle d’Anthony, un jeune peintre qui suit les traces d’Helen Lyle, et devient obsédé par Candyman.
Photo: Universal Pictures Dans la nouvelle version de «Candyman», Yahya Abdul-Mateen II joue le rôle d’Anthony, un jeune peintre qui suit les traces d’Helen Lyle, et devient obsédé par Candyman.

En 1992, Helen Lyle, une doctorante blanche, se rendit à Cabrini-Green, un quartier urbain défavorisé de Chicago à population majoritairement noire. Cela, afin d’enquêter sur la légende urbaine de Candyman, figure sanguinaire censée apparaître, et sévir, lorsqu’on prononce son nom cinq fois devant un miroir. Après qu’Helen, obnubilée, eut réveillé la bête, les victimes se multiplièrent. Près de trente ans plus tard, l’histoire se répète, peu ou prou, avec désormais un jeune peintre noir qui devient obsédé par Candyman. Suite directe au film de Bernard Rose librement inspiré d’une nouvelle de Clive Barker, le Candyman (Candyman, le spectre maléfique en V.F.) de Nia DaCosta est bourré de qualités.

Le film a toutefois de vilains défauts. On y suit Anthony, artiste ambitieux mais bloqué, en couple avec Brianna, une directrice de galerie dont l’étoile brille. Après avoir entendu une version tronquée du destin d’Helen Lyle, elle-même devenu objet de légende urbaine, Anthony va à son tour inspecter ce qu’il reste du ghetto de Cabrini-Green, largement rasé, gentrification oblige.

Dans les vestiges de HLM, il fait la connaissance d’un homme qui lui parle de Candyman, mais un Candyman différent de celui rencontré en 1992. C’est ici que le film commence la mise en place d’une ingénieuse explication quant à la nature profonde de Candyman.

Ce faisant, le film reprend la question du racisme qui était en toile de fond de l’original, et la place cette fois à l’avant-plan pour mieux l’explorer. Ici, le racisme est le monstre, et Candyman, sa résultante.

Atout additionnel : la réalisation visuellement très inspirée de Nia DaCosta, dont le premier long, Little Woods, avait impressionné. Pour mémoire, ce film s’intéressait à deux sœurs dont l’une aide des personnes dans le besoin à passer illégalement la frontière canadienne afin de recevoir des soins gratuits, avec à la clé une critique sentie sur les iniquités et l’absence de filet social aux États-Unis.

Sur ce plan — et c’est là matière à réjouissance —, en quittant la sphère indépendante au profit de Hollywood, la réalisatrice n’a, à l’évidence, rien perdu de ses convictions : tout du long, son Candyman est traversé de considérations sociopolitiques tour à tour implicites et explicites.

Parmi les préoccupations abordées de front, la question de la brutalité policière envers la communauté noire se révèle centrale, tant dans le déroulement de l’intrigue que dans la reconfiguration de la légende de Candyman.

Cliché déconstruit

Or, si l’on applaudit la charge politique et la « réappropriation culturelle » proposées, on regrette que l’intrigue elle-même n’eût pas été mieux construite. On l’évoquait, le récit est similaire à celui de 1992 (protagoniste entend parler de Candyman, enquête sur lui, le réveille en l’invoquant, devient le principal suspect des meurtres, etc.), mais les développements s’emboîtent moins bien. Une fois n’est pas coutume, mais une durée accrue n’aurait pas nui.

Réalisées avec beaucoup d’imagination, parfois dans le but de laisser la violence hors champ, les mises à mort, et c’est surtout là que le bât blesse, surviennent dans l’histoire de manière quelque peu mécanique. Bon point cependant : on déconstruit un cliché du genre puisque les victimes sont en majorité blanches et que les personnages gais survivent (en horreur, mais pas que, les Noirs et les gais ont longtemps comptés parmi les premiers personnages à y passer).

Anthony (intense Yahya Abdul-Mateen II), bizarrement, demeure en outre assez opaque, contrairement à Brianna (excellente Teyonah Parris), personnage qu’on dote d’un passé fascinant, mais avec lequel on ne fait rien, sauf à la toute fin. Il est en outre une révélation tardive qu’on voit venir dès le début. Autre aspect agaçant : le film ne s’arrime en fait qu’en partie à l’original (dont le souvenir est convoqué au moyen d’habiles segments en ombres chinoises), préservant certains éléments, mais faisant fi de plusieurs autres, dont le sort final réservé à Helen, lequel sort contredit la nouvelle approche du mythe Candyman.

Peu de suspense

Producteur du film, Jordan Peele (Get Out, Us) l’a coécrit avec Win Rosenfeld (coproducteur de BlacKkKlansman) et Nia DaCosta. Manifestement, le commentaire social, plein d’une brûlante acuité on le répète, l’a emporté sur l’épouvante. On ne peut s’empêcher de se demander de quoi aurait eu l’air le scénario si Peele l’avait écrit seul.

Car le film effraie peu. On sursaute çà et là, mais la tension n’est pas au rendez-vous, la cinéaste ne parvenant pas vraiment à instiller, à soutenir et à dilater des moments de suspense. On est davantage dans les passages-chocs visuellement sophistiqués. Le dénouement, en particulier, sombre dans le grand n’importe quoi, entre retournement abracadabrant (à l’église) et littéralité du message.

Bref, on se retrouve avec un film aussi intelligent que beau, mais guère terrifiant : le concept stimule l’esprit, le contenant séduit l’œil, mais le contenu oublie de faire peur.

 

Candyman (V.O. et V.F.)

★★★

Drame d’horreur de Nia DaCosta. Avec Yahya Abdul-Mateen II, Teyonah Parris, Nathan Stewart-Jarrett, Colman Domingo, Tony Todd. États-Unis, 2020, 91 minutes. En salles.

À voir en vidéo