Décès de Rock Demers, grand-père québécois du cinéma pour enfants

Rock Demers a notamment produit «La guerre des tuques», «Bach et Bottine» et «La grenouille et la baleine»,
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Rock Demers a notamment produit «La guerre des tuques», «Bach et Bottine» et «La grenouille et la baleine»,

Des générations d’enfants devenus grands auront sans doute essuyé une larme à l’annonce du décès, mardi, de Rock Demers, à l’âge de 87 ans. Figure incontournable du cinéma québécois, le producteur consacra en effet l’essentiel de sa longue carrière à la création de films jeune public, dont plusieurs sont désormais considérés comme des classiques du genre au Québec. On songe entre autres à La guerre des tuques, à Bach et Bottine et à La grenouille et la baleine.

Né dans le village de Sainte-Cécile-de-Lévrard en 1933, Rock Demers passa son enfance dans la ferme familiale. C’est à la salle paroissiale qu’il découvrit le cinéma et s’éprit un temps de westerns. Après avoir étudié en pédagogie et en audiovisuel, deux matières qui lui serviraient dans sa future profession, il plaqua tout afin d’aller parcourir le vaste monde, avec un sac à dos pour tout bagage : il avait 25 ans.

Enhardi par ce périple dans divers pays d’Europe et d’Asie, il revint au Québec décidé à œuvrer non seulement dans le domaine du cinéma, mais dans la diffusion de celui-ci. C’est ainsi qu’il se joignit à l’équipe du Festival international du film de Montréal, qu’il dirigea de 1962 à 1967. L’une de ses premières initiatives ? Instaurer une section de cinéma pour enfants.

En 1963, il participa à la fondation de la Cinémathèque québécoise. Peu après, le goût qu’une véritable cinématographie pour enfants vît le jour ici commença à le tenailler. Sa première société, Films Faroun, fut fondée dans la foulée. Sorti en 1971, Le Martien de Noël, où deux gamins se lient d’amitié avec un extraterrestre, prit valeur de coup d’essai sous la direction de Bernard Gosselin.

En 1980, Rock Demers fonda une nouvelle société, Les Productions La Fête, où il entendait développer les Contes pour tous, dont il eut d’emblée une vision très claire. Dans une entrevue au Devoir en 2014, il expliquait que « la plus grande différence entre un conte pour tous et un film américain s’adressant à la famille, c’est qu’on est hypnotisé par le rythme, par la musique et par les effets spéciaux du film américain, mais il ne reste plus grand-chose une fois le film fini, tandis que, pour un conte pour tous, le film continue à vivre en nous étant donné l’émotion ressentie par rapport au personnage ».

La guerre des tuques et cie

Réalisé par André Melançon, La guerre des tuques, dépeignant l’affrontement hivernal entre deux factions d’enfants, ouvrit le bal en 1984 et obtint un franc succès avant de devenir un film fétiche du temps des Fêtes. De ce coup de cœur collectif, on retiendra des répliques immortelles, à commencer par « T’as de la neige, là / T’as un trou dans ta mitaine », en guise de prélude à un premier baiser.

Le premier ministre François Legault a à cet égard écrit sur Twitter : « Que de beaux souvenirs. “La guerre, la guerre, c’est pas une raison pour se faire mal !” fait maintenant partie des expressions québécoises. »

Tourné en 1985 par Michael Rubbo, en anglais cette fois, Opération beurre de pinottes (V.F. de The Peanut Butter Solution) marqua un virage fantaisiste avec son histoire d’un garçon qui, ayant perdu ses cheveux à la suite d’une frayeur, se retrouve avec une toison qui n’en finit plus de pousser.

Paru en 1986 et également réalisé par André Melançon, Bach et Bottine fut une autre réussite. Récit de la cohabitation ardue, drôle et touchante, entre une orpheline et son oncle célibataire, le film révéla une jeune Mahée Paiement mémorable. Idem pour Fanny Lauzier en 1988 dans La grenouille et la baleine, de Jean-Claude Lord, sur une enfant qui a une relation privilégiée avec la faune marine de la Côte-Nord.

Si tous les Contes pour tous ne se révélèrent pas d’une égale tenue, le souci de qualité fut toujours au rendez-vous. Celui d’inculquer de bonnes valeurs également. Par exemple, Rock Demers tenait le manichéisme en horreur, comme il le confiait en entrevue en 1995 : « Ça mène à l’intolérance. Quant à l’intolérance, elle mène à la guerre. Au cours de mes voyages à travers le monde, je n’ai jamais rencontré un être humain qui soit totalement bon ou entièrement mauvais. Si l’enfant croit à la division du monde entre bons et mauvais, il est mal parti. »

Conviction apparente dans les divers films qu’il produisit, surtout les premiers, où les « antagonistes » désignés s’avèrent systématiquement meilleurs qu’on l’eût initialement cru. Parmi les beaux Contes pour tous, on signalera encore Pas de répit pour Mélanie (Jean Beaudry, 1990), Tirelire, combine et cie (Jean Beaudry, 1992), Fierro l'été des secret (André Melançon, 1991) et La forteresse suspendue (Roger Cantin, 2001), avec parmi sa distribution un tout jeune Xavier Dolan.

Un legs immense

À noter que Rock Demers ne se limita pas aux films jeune public, produisant notamment La vie d’un héros (Micheline Lanctôt, 1994) et Le silence des fusils (Arthur Lamothe, 1996). Sa filmographie compte aussi des productions documentaires. Hormis les maints prix décernés aux Contes pour tous, Rock Demers a reçu le prix François-Truffaut, le prix Albert-Tessier et l’Ordre du Canada.

Depuis une vingtaine d’années, il avait considérablement ralenti ses activités. En 2016, sa défense de Claude Jutra, qui faisait à titre posthume l’objet d’allégations d’agressions sexuelles, provoqua des remous. Cela dit, on retiendra de l’homme son legs considérable au cinéma d’ici, un cinéma dévolu à un jeune public qu’il ne prit jamais de haut. Rock Demers continuera ainsi à « vivre en nous », à l’image de ses Contes pour tous.

Une industrie en deuil

Un flot de chagrin s’est emparé de l’industrie du cinéma après l’annonce du décès de Rock Demers.

« Il s’agit d’une perte immense pour la communauté du cinéma québécois », s’est attristé Marcel Jean, l’actuel directeur général de la Cinémathèque québécoise. « Il a surtout contribué à valoriser le rôle de producteur au sein d’une cinématographie qui, jusque-là, n’en avait que pour le réalisateur. »

« Il n’a jamais abandonné son souhait de contribuer à une cinématographie québécoise de façon importante. Ç’a toujours été très important pour lui », rappelle au Devoir Micheline Lanctôt. « Puis, en créant les Contes pour tous, il a créé un public en même temps. Il a été extrêmement important dans le paysage québécois pour le cinéma. »

L’acteur Vincent Bolduc, qui a joué dans plusieurs Contes pour tous, a laissé un poignant message sur ses réseaux sociaux : « Au revoir, Rock. Immense rocher au cœur tendre. Pierre angulaire de notre cinéma jeunesse. Grand menhir, historique, fort et rassurant. Tu resteras à jamais debout dans nos mémoires. Je te dois tant. On te doit tant. Tu m’as fait confiance si souvent. Tu as fait rêver toute une génération et tant d’autres encore. Tu nous as donné pour plusieurs l’envie de faire ce métier avec la même sensibilité, le même élan, le même cœur. Ton regard profond et bienveillant va nous manquer. Mais la passion que tu nous as léguée, elle, restera pour toujours. »

Jean-Louis Bordeleau



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