La fatalité d’une «femme fatale»

Louise Portal incarne Cordélia Viau dans le film Cordélia de Jean Beaudin. 
Photo: Télé Québec Louise Portal incarne Cordélia Viau dans le film Cordélia de Jean Beaudin. 
Un film historique explore toujours deux époques à la fois : celle du récit qu’il porte à l’écran et celle de son tournage. Parfois, le présent de ce passé s’y invite avec une acuité plus grande que la reconstitution elle-même, forcément limitée par une foule d’impératifs, certains économiques. Dans le cadre de la série « La leçon d’histoire du cinéma québécois », des historiens de toutes les générations ont convergé vers la Cinémathèque québécoise, invités à revisiter une production à caractère historique tournée entre 1957 et 1979. Pour la dernière de cette série, Cordélia (1979), de Jean Beaudin, ou la mise à mort d’une femme pas comme les autres, et trop indépendante pour son temps.  

 

Après le succès international de J.A. Martin photographe (1976),Jean Beaudin a eu les coudées franches pour mener à bien un autre projet à caractère historique, cette fois beaucoup plus ambitieux (budget de 1,5 million de dollars, 200 comédiens, 3 mois de tournage). Plutôt qu’un scénario original, mais toujours avec la collaboration de Marcel Sabourin à l’écriture, le réalisateur s’est inspiré du livre à succès La lampe dans la fenêtre, de Pauline Cadieux, retraçant dans le menu détail « l’affaire » Cordélia Viau (Louise Portal), accusée en 1899 d’avoir assassiné son mari, Isidore Poirier (Pierre Gobeil), avec l’aide de son homme à tout faire, Samuel Parslow (Gaston Lepage). Pour les habitants des villages de Saint-Canut et de Sainte-Scholastique (aujourd’hui Mirabel), là où se tiendront les deux procès, la cause était entendue : cette femme mariée et sans enfant, aux prétentions artistiques, aimant la vie, la musique et la fête, ne pouvait qu’être coupable.
 

« Son seul tort, au fond, était de ne pas voir le mal partout », affirmait Jean Beaudin en entrevue au moment de la sortie du film. Mais bien des maux rongeaient cette femme qui allait connaître une fin tragique à 32 ans, atteinte d’une maladie de peau où seul son visage était épargné, l’empêchant ainsi d’accomplir des tâches ménagères, ce qui la rendait déjà suspecte aux yeux de son entourage. Sous le regard de celui qui signera plus tard des productions historiques à grand déploiement (Les filles de Caleb, Shehaweh, Nouvelle-France), Cordélia représente une véritable figure tragique que les critiques ont comparée à une variation québécoise d’Emma Bovary, ou une proche parente de Brigitte Bardot, celle du Mépris, de Jean-Luc Godard.

Pour discuter de ce réquisitoire contre la peine de mort, et de cette dénonciation d’un puritanisme qui n’a jamais complètement disparu, Le Devoir s’est entretenu avec l’historienne et communicatrice Myriam Wojcik, également collaboratrice aux séries MTL et Kebec diffusées sur Télé-Québec.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’historienne et communicatrice Myriam Wojcik.

Était-ce votre premier visionnement de Cordélia ?

J’avais vu plusieurs films de Jean Beaudin, mais pas celui-là. J’ai récemment travaillé sur les femmes criminelles et leur perception dans la presse populaire, alors je tenais à le voir avant d’accepter votre invitation, me demandant jusqu’à quel point ce film allait m’interpeller.

Et alors ?

Les faits exposés sont véridiques, mais les personnages sont tous un peu caricaturaux. Quand je regarde ou que je lis une œuvre historique, j’aime lorsque l’auteur sort des personnages pour dresser un portrait d’époque. Dans Cordélia, j’aurais aimé sentir le village et sentir une certaine pauvreté : on ne comprend pas du tout pourquoi Isidore Poirier s’en va en Californie pour participer à la ruée vers l’or, parce que ce n’est pas nommé.

Sous d’autres aspects, le film vous apparaît-il juste sur le Québec de la fin du XIXe siècle ?

Il expose parfaitement ce que cela signifie être une femme moderne dans un petit village, et affronter la machine à rumeurs ; c’est souvent à ses risques et périls. D’une certaine façon, c’est un deuxième tribunal, et ce n’est pas surprenant de voir l’avocat de la défense demander que le deuxième procès ait lieu ailleurs, parce qu’elle est déjà condamnée : pas juste pour le crime, mais pour la femme qu’elle est. Le journaliste de La Presse qui arrive sur les lieux le jour même de la découverte du crime va parler dans ses articles de ses vêtements, de ses bijoux, du fait qu’elle sait lire et écrire. Une pétition circulait dans le village pour l’évincer de la communauté bien avant que survienne le crime. Dans le rapport des médecins, on mentionne explicitement qu’elle est « une femme fatale », et un juge la décrit comme une femme infidèle. Selon lui, elle aurait commis un double crime parce qu’elle aurait tué son mari dans la chambre nuptiale devant un crucifix et des images saintes.

  
 Est-ce que l’on pourrait qualifier ce film de féministe ?
 

Il sort au moment où les féministes, les auteurs et les artistes veulent réhabiliter les femmes, dont les femmes criminelles comme Cordélia Viau, Monica la mitraille [Monica Proietti, 1940–1967], et surtout La Corriveau [Marie-Josephte Corriveau, 1733-1763]. Car il y a deux crimes que l’on ne pardonne pas aux femmes : le maricide et l’infanticide. Pour cela, elles seront jugées très sévèrement, mais dans les années 1960-1970, on considère qu’elles n’ont pas obtenu des procès justes et équitables. À cette époque, le mouvement de réhabilitation pour La Corriveau était encore plus fort que pour Cordélia. Car La Corriveau, c’est non seulement l’exploitation des femmes par les hommes, mais aussi celle des francophones par les anglophones. Il y aura un ballet sur elle, une chanson de Gilles Vigneault interprétée par Pauline Julien, etc.
 

Pour Pauline Cadieux, qui a déclaré connaître la véritable identité de l’assassin sans jamais la révéler, de même que pour plusieurs artisans du film, dont Jean Beaudin, Cordélia Viau serait innocente. Êtes-vous de cet avis ?

 

Elle est présentée ainsi dans le film, mais on ne le sait pas. Il y a quand même des faits troublants : elle aurait fait augmenter la prime d’assurance juste avant le décès de son mari. Mais ce n’est pas le rôle de l’historien de décréter si elle est coupable ou pas. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment la société l’a jugée. Ce fut un simulacre de procès qui a profité aux élites locales, aux commerçants, aux aubergistes. Cordélia Viau et Samuel Parslow ont été pendus en même temps, dos à dos. Mais ce que l’on ne voit pas dans le film, c’est que la dépouille de Parslow a été enlevée très vite, alors que celle de Cordélia est restée : on voulait la voir pendue.

 

C’était en somme un procès-spectacle un peu ridicule, avec cet avocat de la Couronne qui agissait aussi comme témoin (!), mais le film montre également que la pendaison faisait partie de ce spectacle.

 

On a de la difficulté à imaginer à quel point toute la presse populaire s’est emparée de cette histoire et des rumeurs qui l’entouraient. Pas seulement au Québec, mais au Canada, et même aux États-Unis. Des gens de New York et de Chicago ont acheté des billets pour assister à la pendaison, dont le magnat [John D.] Rockefeller, mais on ne sait pas s’il était présent. Deux mille personnes se sont déplacées pour y assister.

 

Est-ce que les femmes d’aujourd’hui peuvent se reconnaître dans les aspirations et les drames de Cordélia Viau tels que décrits dans le film ?

 

On peut très bien comprendre la réalité de cette femme-là. Quand elle subit la pression de l’avocat de la Couronne qui lui fait des avances, et qu’elle refuse, c’est évident qu’il va se retourner contre elle parce qu’il n’a pas aimé qu’elle lui dise non. N’importe quelle femme en 2021 a déjà vécu ça… Évidemment, on ne transgresse pas les normes de la même façon aujourd’hui, mais pour les femmes qui ont choisi de ne pas être douces, modestes ou soumises, il y a encore un prix à payer. Et c’est encore plus évident dans les petites communautés.

 

Cordéliade Jean Beaudin, est disponible sur le siteonf.ca.

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