Le feuilleton du doublage

Ça fait des années qu'il traîne en longueur sans trouver sa conclusion. On le suit comme un interminable feuilleton. Lui, c'est le dossier redondant et rebondissant du doublage des films américains au Québec, qui piétine à n'en plus finir.

Il a quelque chose d'empoisonné, ce dossier-là. À travers lui, tout un discours sur la diversité culturelle réclame le pouvoir de doubler chez nous tous les films américains qui dévorent nos écrans. Ça fait colonisé sur les bords. Et n'oublions pas qu'Hollywood a massivement envahi nos cinémas lorsque le gouvernement québécois a forcé les majors à doubler à toute vitesse en français leurs films pour notre public. L'industrie du doublage repose sur le lien de parasitage qui nous unit à une grosse cinématographie impérialiste.

On tasse ce malaise en se disant qu'après tout, un tel lien de dépendance est devenu inévitable. Et puis, l'industrie de nos voix maison s'est développée au long des ans et mérite de vivre. Avec un chiffre d'affaires qui tourne autour de 20 millions par année, elle fait travailler entre 500 et 600 personnes: artistes, techniciens, etc. En aval, certains spectateurs gémissent devant la mauvaise qualité des films doublés chez nous, tandis que l'Union des artistes (UDA) vante la qualité des cours offerts et assure qu'on est devenus des pros. Chose certaine, les doublages en argot irritent l'oreille aussi. Détestant personnellement les films doublés et n'en voyant qu'à la télé, mon manque d'expertise en la matière m'empêche de trancher en faveur d'une école ou de l'autre.

Mais cette industrie existe et prospère. Or certains studios américains refusent de se farcir un double doublage de leurs films en français: le premier en France pour le public européen, le second ici pour notre bassin de spectateurs. Ils préfèrent payer une seule fois les doubleurs de l'Hexagone en nous expédiant leurs répliques argotiques en prime. Toute réciproque se révèle impossible. La France, dotée d'une loi protectionniste, refuse d'importer nos versions mais peut expatrier les siennes outre-Atlantique. Nous sommes les dindons de la farce.

Je viens de parcourir le dossier "doublages cinématographiques" du centre de documentation du Devoir. Il est d'une épaisseur impressionnante, toujours nourri, jamais résolu, et se feuillette comme un aide-mémoire: je revois ce dimanche d'avril 2001, quand les comédiens de l'Union des artistes piquetaient devant le cinéma Quartier Latin pour protester contre les politiques du studio Columbia, trop vendu aux Français. Au fil des pages, je réentends les cris indignés de l'ex-ministre de la Culture, Louise Beaudoin, en 1997. Elle appelait à la guerre sainte contre l'inique loi française qui boude nos versions et nous assène les siennes. Ça allait faire mal, promettait-elle. En guise de réplique cinglante, le rapport Lampron devait livrer, quelques mois plus tard, un pur pétard mouillé. Et la loi française court toujours.

Depuis, le comité du doublage de l'UDA a changé son fusil d'épaule, laissé la France tranquille pour réclamer comme elle une loi-cadre, histoire de protéger aussi nos interprètes. Une délégation de l'UDA a pris le bâton du pèlerin en 1999 pour rencontrer quelques studios réfractaires, récupérant au détour Warner Brothers et Universal, perdant Columbia l'année suivante, ne mettant jamais la main sur Dreamworks. De leur côté, Buena Vista et Disney, bons princes, font fidèlement doubler leurs films chez nous. L'UDA, exaspérée de négocier le bout de gras auprès de chaque joueur, réclame haut et fort sa loi-cadre, histoire d'obliger les Américains à adopter nos voix québécoises, aussi inexportables soient-elles.

Mais cette loi-cadre ne viendra probablement jamais au monde.

En tout cas, c'est ce que j'ai compris en abordant le sujet avec la ministre de la Culture, Diane Lemieux. Lors des récentes ententes Lemieux-Valenti sur la diffusion des films américains au Québec, la question du doublage a été évacuée des discussions en cours. Avec raison, sans doute. Mieux vaut le négocier plus tard dans un cadre indépendant. Soit! Mais faudra voir dans quel cadre...

La ministre s'avoue plutôt réfractaire à mettre en avant la fameuse loi-cadre sur le doublage. Elle souhaite privilégier, à l'intention des majors réfractaires, des mesures fiscales incitatives du type crédits d'impôt, tarifs préférentiels à la Régie, etc., histoire de faire entrer les brebis américaines égarées dans notre bercail sans les enchaîner pour autant. Diane Lemieux évoque un courant nord-américain de mondialisation pas très favorable aux lois protectionnistes. "On tente de rentrer dans cette logique-là, dit-elle. Comment ignorer pareil contexte?" Un autre argument antidécret circule dans le milieu. Une loi provinciale serait tôt ou tard appelée à être négociée par le fédéral dans les accords de l'OMC. Irritante perspective pour notre fleur de lys! Le Québec, faute d'être souverain, ne peut gérer des accords internationaux fin seul.

Quand même, ça fait soupirer, tout ça. Tant de politiciens se drapent dans la belle victoire de l'exception culturelle à l'heure de prononcer leurs grands discours, des trémolos dans la voix. Sur le terrain, au moment d'agir, le ton se fait moins faraud. La vérité, c'est que l'exception culturelle se révèle aujourd'hui d'une telle fragilité que nos dirigeants n'osent s'en prévaloir pour mettre le poing sur la table dans les dossiers chauds. Mais si personne n'y croit, à cette fameuse exception culturelle, si ceux qui la défendent la considèrent comme un beau principe assis sur une tablette, ne sont-ils pas en train de lui arracher ses dernières dents comme ses ultimes chances de survie?

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