Le «Respect» à tous égards

Jennifer Hudson est complètement investie dans son rôle, tant pour le jeu que pour la voix.
Quantrell D. Colbert Jennifer Hudson est complètement investie dans son rôle, tant pour le jeu que pour la voix.

On surnommait Aretha Franklin « la reine de la soul ». Dès sa parution en 1967, sa version remaniée de la chanson Respect prit valeur d’hymne. À tel point qu’en faire le titre du drame biographique qui lui est à présent consacré relevait de l’évidence. Or, cette injonction au respect revêt plusieurs sens dans le film de Liesl Tommy, qui est porté par une performance épique de Jennifer Hudson.

Respect (V.F.) s’ouvre avec la petite Aretha, dite « Ree », lors d’une des soirées que son père, le pasteur C.L. Franklin (Forest Whitaker, excellent), donne chaque samedi. Comme à l’habitude, il la sort du lit afin qu’elle chante pour les invités, ce qui la ravit. Malgré la fierté et l’amour manifestes du père, un malaise prévaut, comme une vague impression d’exploitation.

Et de fait, on suivra Aretha en tournée dans les églises aux côtés de son père, puis enregistrant auprès de la maison de disques avec qui il a négocié les chansons qu’il a choisies. Croyant s’affranchir lorsqu’elle emménage avec Ted White (Marlon Wayans, fade), Aretha passe plutôt d’une férule psychologique à une union ponctuée d’accès de jalousie et de violence physique. Là encore, c’est monsieur qui décide de ce que chantera ou non madame.

À ce chapitre, un des aspects les plus réussis du scénario par ailleurs très classique réside dans le dévoilement graduel de la toxicité relationnelle qui mine l’estime d’Aretha. L’enchevêtrement d’événements par lequel elle se retrouve captive d’une espèce de prison mentale est insidieux. Et le parcours pour s’en sortir est laborieux.

On perçoit bien cette réalité dans le film, qui n’essaie pas de couper court au drame privé d’Aretha (dont on montre en parallèle le militantisme public en un contraste révélateur). Lorsqu’elle survient, la libération est encore plus cathartique.

À noter que le scénario est de Tracey Scott Wilson, mais que la vétérane Callie Khouri (Thelma & Louise) est cocitée avec elle pour l’histoire. Pour autant, Respect ne néglige pas le volet professionnel de la légende, au contraire. Un autre des meilleurs éléments du film, qui relève de la réalisation de Liesl Tommy, celui-là, tient à la place occupée par la création, et pas juste par le chant.

On est ainsi témoin non pas seulement du germe de l’idée et d’un bout de l’exécution (comme souvent dans les bios d’artistes), mais du processus créatif entier. En plusieurs occasions, on peut voir et surtout entendre Aretha composer une chanson, l’apprivoiser au piano, la modifier, la moduler… C’est fascinant, d’autant que Jennifer Hudson est complètement investie, tant dans le jeu que dans la voix.

D’ailleurs, l’un de ces passages épouse l’esthétique d’un reportage d’époque, alors qu’une équipe de journalistes filme une session d’enregistrement. C’est là l’une des quelques belles idées de mise en scène de Liesl Tommy, qui fait ses débuts derrière la caméra après s’être distinguée au théâtre.

Une autre touche inspirée survient plus tard, lorsque Aretha touche le fond du baril. En plein délire éthylique, la chanteuse hallucine sa défunte mère (Audra McDonald, brève mais inoubliable), et le réalisme poétique sans fard que parvient à convoquer la réalisatrice crée un authentique instant de grâce.

Juste assez de panache

La reconstitution d’époque, qui va des années 1950 au début des années 1970 (avec l’enregistrement mythique de l’album Amazing Grace à l’église New Temple Missionary Baptist Church de Los Angeles), est juste et précise. Idem pour la direction photo de Kramer Morgenthau (Chef), qui rend l’expérience presque tactile avec entre autres tous ces intérieurs enfumés.

À terme, Respect accomplit son mandat de drame biographique hollywoodien avec juste assez de panache pour faire oublier le côté parfois formaté du récit. Surtout, et il faut insister là-dessus, Jennifer Hudson est sensationnelle. On comprend qu’Aretha Franklin l’eût elle-même choisie de son vivant. Respect, en effet.

Respect (V.O et V.F.)

★★★ 1/2

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Drame biographique de Liesl Tommy. Avec Jennifer Hudson, Forrest Whitaker, Marlon Wayans, Audra McDonald, Marc Maron. États-Unis, 2021, 145 minutes. En salle.

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