Le 55e Festival de Cannes - Une cuvée européenne

Plusieurs films européens, dont quatre français et quatre britanniques, moins d'oeuvres asiatiques que ces dernières années: la cuvée 2002 de la sélection officielle cannoise annoncée hier s'annonce comme un cru solide, exigeant mais relativement classique. 22 filmsce de 15 pays se retrouveront en compétition au 55e Festival de Cannes, qui roulera du 15 au 26 mai prochain. Thierry Frémeaux, directeur artistique du festival depuis l'an dernier, ne s'éloigne pas beaucoup des traces de son prédécesseur. Plusieurs cinéastes en compétition sont en fait des habitués, les Manoel de Oliveira, Amos Gitaï, Ken Loach, David Cronenberg, Alexander Sokourov et bien d'autres. Mike Leigh, Abbas Kiarostami et les frères Dardenne, de leur côté, ont déjà remporté la palme d'or mais reviennent tenter le doublé.

Si Woody Allen déridera les festivaliers avec Hollywood Ending pour l'ouverture en venant pour la première fois faire son tour à Cannes, si le plus contesté Claude Lelouch fermera le bal avec And Now Ladies And Gentlemen (portant à l'écran Jeremy Irons et la chanteuse Patricia Kaas), entre les deux, des oeuvres à saveur politique, sociale, souvent engagées, avec quelques bulles plus légères, seront offertes aux festivaliers et au jury présidé par David Lynch.

Le Canada sera présent cette année en compétition à travers Spider de David Cronenberg, tourné en Angleterre et mettant en vedette Gabriel Byrne, Ralph Fiennes et Miranda Richardson, mais il concourra sous les couleurs canadiennes et non britanniques comme la rumeur le prétendait. Quant à Ararat, d'Atom Egoyan (avec Charles Aznavour, Marie-Josée Croze, etc.), abordant le génocide arménien, il ne brigue pas la palme d'or. "En raison même de ses liens intimes avec le sujet, Ararat sera présenté hors compétition", pouvait-on lire dans un commentaire sur le site du festival. Chose certaine, la Turquie (qui nie l'existence de ce génocide) fait activement campagne contre le film, et plusieurs s'attendaient à ce qu'il se retrouve hors concours.

La France est en force (comme l'an dernier) avec quatre films en compétition. Nicole Garcia (seule femme du lot) présente L'Adversaire, donnant la vedette à Daniel Auteuil, Emmanuel Devos et François Cluzet (une histoire adaptée du livre d'Emmanuel Carrère tiré d'un fait divers). Le Marseillais Robert Guédiguian (cinéaste de Marius et Jeannette) met en scène ses acteurs fétiches Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin dans Marie-Jo et ses deux amours. Olivier Assayas, à qui on devait Irma Vepp et Les Destinées sentimentales, revient sur la Croisette avec Demonlover. Le cinéaste français le plus atypique et le plus cinglant en compétition est Gaspar Noé (réalisateur de Carne et de Seul contre tous), un talent brûlant et choc. Il présentera Irréversible, avec Monica Bellucci, Vincent Cassel et Albert Dupontel, une histoire de viol et de vengeance, annoncée comme une petite bombe.

La Grande-Bretagne nous propose un bouquet de ses cinéastes engagés: Mike Leigh avec All Or Nothing, Ken Loach avec Sweet Sixteen et Michael Winterbottom avec 24 Hour Party People.

Côté films revendicateurs, celui qui promet de se démarquer est Bowling For Columbine, un documentaire de l'Américain Michael Moore dénonçant le commerce des armes à feu. Punch-Drunk Love, de son compatriote Paul Thomas Anderson (le cinéaste de Magnolia), se veut de son côté une comédie, tandis qu'About Schmidt, d'Alexander Payne, courra aussi sous les couleurs américaines. Quant au film de Martin Scorsese, Gangs Of New York, il ne sera pas en compétition, mais le cinéaste accompagnera sur la Croisette une projection de 20 minutes d'extraits de cette oeuvre.

À surveiller: le retour de Polanski avec Le Pianiste (une production Pologne-France), drame de ghetto mettant en scène Adrien Brody, Ten, de l'Iranien Abbas Kiarostami, tourné en vidéo numérique, oeuvre à ce qu'on dit remarquable, Le Fils, des frères belges Luc et Jean-Pierre Dardenne, Le Principe de l'incertitude, du vétéran portugais Manoel de Oliveira (93 ans), et Russian Ark, du Russe Alexandre Sokourov. En ces temps politiques troublés, deux films sont considérés comme "des actes de paix" par le délégué général du festival: celui du Palestinien Elia Suleiman, Intervention divine, et celui de l'Israélien Amos Gitaï, Kedma.

Autres films engagés, sur fond religieux cette fois: L'Homme sans passé, du Finlandais Aki Kaurismaki, et L'Ora di Religione, de l'Italien Marco Bellochio. Les films asiatiques en compétition sont Plaisirs inconnus du Chinois Jia Zhang-Ke et Ivre de femmes et de peinture du Sud-Coréen Im Kwon-taek.

Hors compétition, Cannes ouvre ses portes aux comédies musicales indiennes avec Devdas, de Sanjay Leela Bhansali. Il garde (depuis Shrek) l'animation au programme, cette fois à travers Spirit, l'histoire d'un cheval enfantée par les studios Dreamworks. Cette 55e édition rendra par ailleurs hommage à Jacques Tati et Billy Wilder.

Le festival n'a pas l'intention de remiser son glamour. Une promenade musicale et lumineuse faite de colonnes éclairées comme des bougies et munies de dispositifs sonores le long de la Croisette devrait impressionner le badaud. Sur les marches du palais, on attend Sharon Stone, Leonardo Di Caprio, Claudia Cardinale, Jack Nicholson, Charles Aznavour, Patricia Kass, Daniel Auteuil, etc., mêlant pour le meilleur et pour le pire, comme d'habitude, de grands films et le flash du tapis rouge.