Le triste hiver des révolutionnaires

Julie (Christine Olivier), fille d’un riche fabricant d’étoffes, est promise à un notable, mais est éprise d’un coureur des bois sourd à la colère ambiante, Simon de Bellefeuille (Daniel Pilon).
Photo: Éléphant – Mémoire du cinéma Québécois Julie (Christine Olivier), fille d’un riche fabricant d’étoffes, est promise à un notable, mais est éprise d’un coureur des bois sourd à la colère ambiante, Simon de Bellefeuille (Daniel Pilon).

Un film historique explore toujours deux époques à la fois : celle du récit qu’il porte à l’écran et celle de son tournage. Parfois, le présent de ce passé s’y invite avec une acuité plus grande que la reconstitution elle-même, forcément limitée par une foule d’impératifs, certains économiques. Dans le cadre de la série « La leçon d’histoire du cinéma québécois », des historiens de toutes les générations ont convergé vers la Cinémathèque québécoise, invités à revisiter une production à caractère historique tournée entre 1957 et 1979. Cette semaine, Quelques arpents de neige (1972), de Denis Héroux, une histoire d’amour tragique au milieu des affrontements entre patriotes et conquérants anglais.

Sa feuille de route est aussi longue et impressionnante que diversifiée, même si plusieurs ne la résumaient qu’en un seul prénom et en un seul titre : Valérie (1968). Denis Héroux s’était donné pour mission, à l’époque, de « déshabiller la petite Québécoise », immense succès commercial qu’il a tenté de répéter à trois reprises (L’initiation, 7 fois… par jour, L’amour humain). Or, le réalisateur avait déjà plusieurs cordes à son arc et les années 1980 ont vu émerger le producteur, associé à certains films marquants (Les Plouffe, de Gilles Carle ; Atlantic City, de Louis Malle ; La guerre du feu, de Jean-Jacques Annaud).

Héroux possédait aussi des qualités de pédagogue, un atout cultivé après ses études en histoire à l’Université de Montréal, matière qu’il a enseignée au début de sa carrière. Mais pour plusieurs, le réalisateur était surtout indissociable de la vague érotique qui déferlait sur le cinéma québécois. Alors qu’allait-il faire dans la galère des patriotes avec Quelques arpents de neige ? Sans aucun doute, casser son image de réalisateur sulfureux, mais aussi illustrer « l’amour humain » dans un contexte épique et tumultueux. Il n’avait pas l’ambition de signer, selon ses dires, « le film total sur 1837 », mais rêvait de capter l’hiver québécois à la manière des toiles de Cornelius Krieghoff, et d’esquisser des personnages emportés par le souffle de la révolution, tous broyés par la violence. Celle-ci sera d’ailleurs impitoyable pour Julie (Christine Olivier), fille d’un riche fabricant d’étoffes (Jean Duceppe), promise à un notable (Gérard Poirier), mais éprise d’un coureur des bois sourd à la colère ambiante, Simon de Bellefeuille (Daniel Pilon). Une position de repli symbolique, et symptomatique, selon Denis Héroux, et au cœur d’un film mal reçu par la critique.

Pour discuter de cette coproduction franco-québécoise qui mettant aussi en vedette Frédéric de Pasquale et Mylène Demongeot, et provenant d’un cinéaste qui craignait, en 1973, « de finir à la Cinémathèque dans 50 ans », Le Devoir a rencontré Éric Bédard, professeur d’histoire à la TELUQ, auteur de L’histoire du Québec pour les nuls (Éditions FIRST), et Les Réformistes (Boréal).

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Éric Bédard est professeur d’histoire à la TELUQ et auteur de «L’histoire du Québec pour les nuls» (Éditions FIRST), et «Les Réformistes».

Avant de vous « sommer » de voir ce film, en aviez-vous entendu parler ?

En consultant la plateforme Éléphant [mémoire du cinéma québécois], j’étais convaincu qu’avec un tel titre, il s’agissait d’un film sur la Conquête [de 1759-1760] ! Évoquer l’œuvre de Voltaire qui incitait les gouvernants à abandonner la Nouvelle-France pour parler de la rébellion de 1837, et le citer en introduction, ça met le spectateur sur une fausse piste. Mais la présence de l’hiver constitue un des aspects les plus intéressants de Quelques arpents de neige, parce qu’à mon avis, il n’y a pas assez de films québécois qui se déroulent en hiver.

Considérant la formation d’historien du cinéaste, visionner ce film près de 50 ans après sa sortie vous a-t-il surpris sous certains aspects ?

Il témoigne de l’évolution de l’historiographie des patriotes. Jusqu’aux années 1960, pour faire court, la rébellion se résumait à un affrontement entre Anglais et Canadiens, car on ne disait pas encore Canadiens français en 1837. Tout le monde semblait sur le même pied, mais il y avait une élite, même dans ce Bas-Canada francophone, dont une élite marchande. Elle est incarnée par le personnage de Jean Duceppe, petit commerçant proche du curé — ça m’a ému de revoir Roland Chenail dans ce rôle, et d’entendre sa voix unique —, et l’avocat qui représente la bourgeoisie libérale. C’est tout de même un film assez ambigu, qui rejette toute forme de violence ; n’oublions pas qu’il fut tourné environ deux ans après la crise d’Octobre, on le sent en filigrane. Ce refus de la violence revient toujours, et Denis Héroux cogne sans cesse sur ce clou.

Le caractère impassible de Simon de Bellefeuille peut s’inscrire dans la lignée du héros québécois de la trempe de François Paradis dans Maria Chapdelaine, d’Alexis Labranche dans Un homme et son péché, et celui du Survenant.

Ce personnage reflète surtout un trait typique du cinéma québécois : l’opposition nette, voire éternelle, entre nature et culture. Simon de Bellefeuille est un homme de peu de mots, proche de ses émotions et de la nature. À l’opposé, ceux qui sont éduqués, et du côté de la culture, sont forcément efféminés, hypocrites, près des puissants, et donc des mauvais. Et il y a une grande noirceur dans ce film, elle aussi bien typique de notre cinéma. J’étais d’ailleurs convaincu — et vite exaspéré… — qu’il se terminerait par une sorte de suicide, sans ouverture et sans espoir. Sur le plan symbolique, Simon de Bellefeuille semble incarner un projet d’émancipation voué à l’échec. Des patriotes qui se sont cachés, qui sont allés aux États-Unis et sont revenus, beaucoup l’ont fait. Ce personnage se rallie à la rébellion par amour, mais c’est une révolte contre l’injustice sans arrière-plan politique.

Est-ce la seule réserve que vous avez quant au film ?

La musique est trop appuyée, sirupeuse, tandis que les costumes ne sont pas crédibles, car beaucoup trop propres et parfaits. Je comprends que les patriotes portaient les étoffes du pays parce qu’ils boycottaient le coton britannique, mais tout cela fait trop « Je veux ressembler à un coureur des bois » ! Et que dire du plus révolutionnaire des personnages, incarné par un Français [Frédéric de Pasquale], comme si les autres, les Canadiens, étaient des « branleux », des indifférents, et que ça prenait un Français pour venir nous réveiller…

Denis Héroux a tout de même le sens du spectacle, et nous happe dès les premières minutes avec cette périlleuse escapade sur une rivière gelée.

Qu’il se donne la peine de filmer ça, c’est très intéressant. Car le danger que des carrioles s’engouffrent sous la glace des lacs et des rivières était très présent, et il y a eu beaucoup de drames comme celui-là à l’époque. Nous tenons aujourd’hui pour acquis les ponts et les routes, mais il faut se rappeler que le fameux Chemin du Roy fut inauguré en 1734 ; avant, ça prenait plusieurs jours pour faire Québec-Montréal. Lorsque le pont Victoria fut inauguré en 1860, il s’agissait d’une prouesse technique incroyable, l’équivalent d’aller sur la planète Mars !

Avez-vous l’impression que le film total sur 1837 dont parlait Denis Héroux reste à faire ?

Les deux derniers sur le sujet, celui de Pierre Falardeau (15 février 1839, 2001) et celui de Michel Brault (Quand je serai parti… vous vivrez encore, 1999), parlent essentiellement des figures les plus radicales. C’est un peu comme si dans 100 ans, les films qui porteront sur le grand mouvement indépendantiste québécois de la fin du XXe siècle ne s’intéressaient qu’à Francis Simard et Paul Rose du FLQ  [Front de libération du Québec] ; c’est très bien, mais ce n’est qu’un courant. Qu’en serait-il de René Lévesque et du gouvernement du Parti québécois de 1976 ? Pour ma part, je rêve d’un grand film sur Louis-Joseph Papineau, un homme fascinant et bourré de contradictions : à la fois un politicien, un seigneur, un grand démocrate, un admirateur des institutions britanniques et, plus tard, des États-Unis lorsqu’il va découvrir les ravages de la révolution industrielle à Londres en 1822. Et si on ajoute à cela ses relations avec sa femme Julie, on a là tous les ingrédients d’une œuvre incarnée, vivante, humaine.

Quelques arpents de neige, de Denis Héroux, est proposé sur illico et iTunes Store.

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