Un premier film entre deux nuages pour Suzanne Lindon

Des scènes de danse délicieuses font s’envoler le tandem formé par les amoureux (Arnaud Valois et Suzanne Lindon). La cinéaste et actrice a l’impression d’avoir capté des âges entre deux mondes. «À 16 ans, on n’est plus une enfant. On découvre. Et cet homme de 35 ans n’est plus jeune, mais pas encore rangé.»
Photo: Axia Films Inc. Des scènes de danse délicieuses font s’envoler le tandem formé par les amoureux (Arnaud Valois et Suzanne Lindon). La cinéaste et actrice a l’impression d’avoir capté des âges entre deux mondes. «À 16 ans, on n’est plus une enfant. On découvre. Et cet homme de 35 ans n’est plus jeune, mais pas encore rangé.»

Qu’elle soit la fille des acteurs Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain aide à construire une légende. Suzanne Lindon est du bâtiment, en plus de ressembler à Charlotte Gainsbourg en son âge tendre. Seize printemps, œuvre aérienne très Nouvelle Vague, a été scénarisé par la jeune femme à 15 ans, puis réalisé par celle qui y tient aussi le premier rôle. Celui d’une adolescente, plus mûre que ses amis d’école, amoureuse d’un homme plus âgé (Arnaud Valois). Leur relation à la fois intense et non consommée relève d’une sorte de ballet jazz à Paris.

« J’ai un problème, confiait la cinéaste de 20 ans par Zoom lors du Rendez-vous d’Unifrance à Paris. Je me sens coupable de tout depuis toujours, par exemple, d’avoir voulu faire le même métier que mes parents. Pourtant, les voir heureux et épanouis dans leur travail a confirmé mon envie de cinéma. Désirant jouer, j’ai trouvé le moyen d’effectuer mes premiers pas à ma façon, en écrivant ce film, puis en assurant sa mise en scène. Le film témoigne de la vision que j’avais alors des rapports entre les hommes et les femmes. Quand je tiens à quelque chose, j’ai peur comme tout le monde, mais l’énergie, l’envie me poussent… »

Elle vit seule depuis deux ans, mène sa vie et la carrière qui s’ouvre devant ses pas.

Cette langueur de l’adolescence, entre découvertes, solitude, candeur, méconnaissance de l’avenir et mélancolie, elle la connaissait. Mais le sentiment amoureux demeurait irréel. Alors, Suzanne Lindon a imaginé cette histoire qu’elle aurait eu envie de vivre, la situant dans un Paris bohème intemporel aux contours romanesques.

Pour elle, le cinéma demeure une façon de se raconter soi-même. « Je me suis servie des sentiments que j’éprouvais à l’époque, dont cette peur de ne pouvoir m’adapter à un groupe. Mes fantasmes me semblaient plus intéressants que la réalité. Les gens de ma génération parlent tout le temps, mais faut-il vraiment tant parler pour se comprendre ? On se saisit mieux avec des silences. J’aime les films où l’on n’explique pas tout, sans nombreux dialogues, qui permettent au spectateur de se projeter sans frein. »

Le label cannois

 

Seize printemps révèle ses influences : « Quand j’ai découvert les films qui m’ont marquée, le désir de jouer s’est instillé en moi. J’ai vu À nos amours, de Maurice Pialat, avec Sandrine Bonnaire quand j’avais 13 ans, puis L’effrontée avec Charlotte Gainsbourg, en m’identifiant à ces actrices appelées à devenir des stars. J’ai été marquée aussi par Running on Empty (À bout de course) de Sidney Lumet… »

Entre l’écriture de Seize printemps, un scénario très court et dépouillé — 60 pages à peine — et le début du tournage, cinq années se seront écoulées. Cela s’est fait avec un petit budget trouvé en sociofinancement auprès d’amis assorti d’une aide en postproduction de la région Île-de-France. Trois semaines à peine de tournage. Une bulle en apesanteur et un film réduit à une heure et quart. À quelle époque sommes-nous ? Ni téléphones portables ni rien pour situer l’histoire dans le temps.

Des scènes de danse délicieuses font s’envoler leur tandem, métaphore de ce rapport en marche sur un fil entre deux nuages. « Je voulais que cette histoire d’amour platonique soit plausible, dit-elle, avec une forme d’osmose qui passe de manière naturelle dans la sensualité, liée au corps. »Les amoureux montrent ainsi ce qu’ils ont dans la tête et dans le cœur. Elle a l’impression d’avoir capté des âges entre deux mondes. « À 16 ans, on n’est plus une enfant. On découvre. Et cet homme de 35 ans n’est plus jeune, mais pas encore rangé. » Suzanne Lindon y chante au générique et danse avec grâce.

Seize printemps aurait dû sortir le 9 décembre en France, mais — pandémie oblige ! — il a fallu attendre des feux verts là-bas comme chez nous. On verra le film sur nos grands écrans dès vendredi. Pour son édition fantôme, le Festival de Cannes de 2020 lui avait décerné son précieux label Sélection officielle. « Je n’y croyais pas. J’étais folle de joie, révèle la jeune cinéaste. Ce fut un coup de projecteur incroyable sur un film qui n’était pas destiné à ça. »

Il a circulé dans les festivals, dont Cinemania. La jeune cinéaste l’a accompagné à Rome, à Angoulême, à San Sebastian entre autres. Cela la ravissait que son Seize printemps ait connu une véritable existence en pareil contexte.

Chose certaine, Suzanne Lindon a trouvé dans l’expérience de ce premier film une forme de maturité. « Je sais ce que j’ai envie de faire : du cinéma. Ce serait dur de m’aligner autrement. J’aimerais tourner un film qui soit une nécessité, mais aussi jouer, la fonction dans laquelle je me sens le plus libre. Je voudrais être dirigée par d’autres aussi. » C’est parti pour Suzanne Lindon. Elle s’est fait un prénom, par-delà ses racines familiales. L’avenir lui appartient.

Seize printemps sortira en salle le 13 août.



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