Manon Cousin se souvient des curés rouges

Manon Cousin a peu à peu découvert que sa connaissance de la philosophie et des luttes des prêtres-ouvriers la plaçait en marge de l’air du temps, en ces années où il était de bon ton de dénigrer l’Église catholique, ou du moins de la mettre à distance.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Manon Cousin a peu à peu découvert que sa connaissance de la philosophie et des luttes des prêtres-ouvriers la plaçait en marge de l’air du temps, en ces années où il était de bon ton de dénigrer l’Église catholique, ou du moins de la mettre à distance.

« Ils ont vu ce qui allait arriver à l’Église, et que les Québécois la déserteraient. » Cette analyse n’est pas celle d’un éminent théologien ou d’un historien qui aurait exploré les remous du catholicisme. C’est plutôt la réflexion bien sentie de Manon Cousin, une documentariste qui, pour son premier film, a décidé d’aborder un sujet qu’à peu près personne autour d’elle ne connaissait : l’idéal humaniste et les combats épiques des prêtres-ouvriers.

Dans Les fils, celle qui pratique la photographie depuis plusieurs années a décidé de tourner les pages d’un chapitre important de la société québécoise, cette époque enflammée dans les années 1960-1970 où tout, résolument tout, était politique. Même, et peut-être surtout, les messages bienveillants et égalitaristes des Évangiles. Quand Jésus-Christ décide de chasser les vendeurs du temple, d’accepter dans ses rangs des prostituées, de donner à manger à ceux qui ont faim, soignant au passage des aveugles et des lépreux, il fait le bien… mais pas l’unanimité. Les Fils de la charité ne pouvaient agir, et penser, autrement.

Cette petite communauté de prêtres a pris racine dans le quartier populaire de Pointe-Saint-Charles au milieu des années 1960, provoquant, par leur seule présence et par leurs ambitions inspirées de la théologie de la libération, une véritable révolution. Et certains n’ont pas hésité à lui accoler les vilains mots « marxiste », « socialiste », et « communiste »…

Manon Cousin reconnaît le caractère singulier, voire révolutionnaire, de ces prêtres qui ne croyaient pas seulement au pouvoir divin, mais aussi, et surtout, au pouvoir citoyen. « Ils étaient des dissidents qui ont dérangé beaucoup de monde, et pas que les notables, précise la réalisatrice originaire de Baie-Comeau. Bien des gens du quartier ne les aimaient pas parce qu’ils brassaient la cage. » Et pour cause ! Habitués de voir des curés en soutane du haut de leur chaire, les paroissiens n’étaient pas préparés à les croiser dans les usines (car ils travaillaient avec eux), à militer dans des syndicats, à vivre dans des logements aussi délabrés et insalubres que les leurs, ou à découvrir la modernité foudroyante des œuvres liturgiques du sculpteur Charles Daudelin dans une de leurs églises.

Un fils, son oncle

Fière représentante de la génération X, Manon Cousin a peu à peu découvert que sa connaissance de la philosophie et des luttes des prêtres-ouvriers la plaçait en marge de l’air du temps, en ces années où il était de bon ton de dénigrer l’Église catholique, ou du moins de la mettre à bonne distance. Enfant, elle voyait le prêtre-ouvrier comme l’archétype même du prêtre, prenant exemple sur son oncle, Guy Cousin, dont les écrits inspirés traversent tout son film. « Quand j’étais jeune, ça me semblait normal d’être prêtre à leur manière », se souvient celle qui a compris plus tard que la communauté à laquelle appartenait celui dont elle fut très proche jusqu’à sa mort en 2001 n’était pas du tout comme les autres.

Admirative de sa curiosité et de ses passions (« Mon oncle était un cinéphile, un mélomane, un militant… et un indépendantiste ! »), elle discutait très peu avec lui des remous qui ont agité Les Fils de la charité, particulièrement ceux entourant la grande fracture, en juin 1973, alors que le diocèse de Montréal a mis fin à leur présence dans Pointe-Saint-Charles et, par le fait même, au vent de changement qu’ils faisaient souffler très fort dans un des secteurs de la ville étouffant entre les émanations des trains et celles des voitures de la nouvelle autoroute Ville-Marie.

Elle qui avait eu la chance de rencontrer les confrères de son oncle, et dont plusieurs étaient encore vivants au moment du tournage de son documentaire, devenait ainsi la personne toute désignée pour raconter ce chapitre brûlant. « Les Fils de la charité viennent de France, et c’est à Paris que sont maintenant les archives québécoises puisqu’ici la communauté des Fils n’existe plus, souligne Manon Cousin. Non seulement j’ai découvert leur histoire, mais aussi celle d’autres prêtres envoyés à Cuba, au Mexique : on pourrait faire plusieurs films avec tout ce qu’ils ont accompli un peu partout à travers le monde. »

Celle qui a vécu quatre ans à Pékin dans les années 1990 pour apprendre le mandarin ne manque jamais de curiosité pour ratisser des territoires inconnus. « L’histoire des Fils, c’est aussi les gens du quartier qui me l’ont racontée, dont Thérèse Dionne. Elle m’a fourni plusieurs pistes, et c’est LA femme de mon documentaire : je lui répétais ça tout le temps. » Et cette femme compte parmi les tout premiers employés de la célèbre Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles, fondée en 1968. Oui, célèbre, parce qu’elle a en quelque sorte fait jaillir un modèle unique au Québec de soins de santé, autant physique que mentale et sociale : les CLSC. Et ce modèle, on le doit en partie aux Fils de la charité qui incitaient les citoyens à soutenir les travailleurs en grève, à connaître leurs droits face à des propriétaires sans scrupules, ou à investir des lieux de pouvoir comme la Caisse populaire Desjardins dont le conseil d’administration était jusque-là noyauté par des notables, bien confortablement installés dans le ronron du statu quo.

Même si ces curés rouges ont fait grand bruit en leur temps, bien connus des milieux syndicaux et politiques (« J’ai rencontré Bernard Landry qui m’a souligné que René Lévesque et le Parti québécois en savaient beaucoup sur leurs actions, nommant plus tard un prêtre, Jacques Couture, comme ministre du Travail et de l’Immigration en 1976. »), ils ne furent pas à l’avant-scène médiatique. Les images sont rares, pour ne pas dire inexistantes.

Un défi visuel que Manon Cousin a relevé grâce aux voûtes de l’ONF. « J’ai visionné une centaine de films, et j’ai trouvé beaucoup de matériel dans les chutes de tournage. Et en arpentant le quartier, je pouvais faire des plans qui correspondaient aux photos. » Cela permet d’ailleurs aussi de montrer, images à l’appui, à quel point ce secteur de la ville se transforme à grande vitesse, entre la construction du REM et celle d’immeubles en copropriété. « C’était il y a trois-quatre ans, et je ne pourrais même plus faire ces images-là aujourd’hui. »

Alors qu’elle prépare un autre documentaire, cette fois sur le photographe Sam Tata, Manon Cousin célèbre avec sérénité la sortie des Fils, plus d’une fois reportée depuis un an. « Après Les Rose, de Félix Rose, le timing est bon pour continuer à parler des classes ouvrières, et des mouvements sociaux. » Et de ces hommes de Dieu qui avaient, d’abord et avant tout, une foi inébranlable envers leurs semblables. 

Les fils sort en salle le vendredi 13 août.



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