«Annette»: drame musical enfiévré

Dans le rôle d’Henry, Adam Driver est splendide de profondeur. Trop souvent confiné à l’angle mort du scénario, le rôle d’Ann est moins étoffé. Marion Cotillard parvient pourtant à briller par la force de son talent considérable, créant une illusion de complexité au détour d’un regard, d’une inflexion…
Photo: MK2 Mile End Dans le rôle d’Henry, Adam Driver est splendide de profondeur. Trop souvent confiné à l’angle mort du scénario, le rôle d’Ann est moins étoffé. Marion Cotillard parvient pourtant à briller par la force de son talent considérable, créant une illusion de complexité au détour d’un regard, d’une inflexion…

Un constat, pour commencer : Leos Carax tourne beaucoup trop peu ; six longs métrages à peine en près de quarante ans. Annette, son plus récent, et qui, il y a peu, remportait le prix de la mise en scène à Cannes, paraît ainsi neuf ans après Holy Motors. C’est là un film foisonnant, gorgé de symboles, d’allusions diverses et d’hommages. Cela s’annonce comme le récit d’une grande, d’une démesurée histoire d’amour, mais ça devient autre chose. Tout autre chose.

Comme Holy Motors avant lui, Annette débute par un prologue où Leos Carax se met lui-même en scène afin de désigner le dispositif cinématographique pour ce qu’il est. Loin d’être rompu, le charme s’en voit à l’inverse renforcé. S’ensuit le premier d’une série de numéros musicaux aussi impromptus qu’imprévisibles.

Un étrange et fascinant pot-pourri que ce film. On y suit Henry, un stand-up controversé à la Lenny Bruce, et Ann, une cantatrice prisée. Ensemble, ils auront une fille : Annette. Peu après, la carrière de Henry connaîtra des ratés, tandis que celle d’Ann atteindra des sommets.

Si Carax reprend la dynamique classique d’A Star Is Born (Une étoile est née, toutes itérations confondues), il se l’approprie et fait œuvre plus poétique, plus baroque. Plus cruelle également.

Une artificialité assumée prévaut tout du long. Artificialité annoncée d’emblée par le prologue, justement, à la suite duquel l’essentiel de l’action continue à être chanté.

Comme un diptyque

 

Composées par le groupe Sparks (les frères Ron et Russell Mael), les pièces musicales fonctionnent vraiment bien. Il en est de plus accrocheuses que d’autres, mais toutes s’inscrivent harmonieusement dans la proposition très, très singulière de Carax.

Entre chansons narratives, donc, et fulgurances surréalistes, on se croirait parfois dans un film qu’auraient coréalisé les regrettés Jacques Demy et Luis Buñuel : un mélange détonnant en théorie, mais contre toute attente harmonieux en pratique. Dans Annette, le romantisme suranné mâtiné de nostalgie du premier s’unit à l’acuité caustique, voire violente, qui couve sous la fantaisie chez le second.

Pour autant, Annette est l’œuvre de Carax de bout en bout. C’est un film fou, brillant, décadent, satirique, enfiévré, moralement ambigu au vu du dénouement… « Un conte de bruit et de fureur sans tabous », de promettre d’entrée de jeu les interprètes dont toutes les répliques initiales sont codées, prophétiques. Annette, on l’aura compris, commande plus d’un visionnement.

Aussi dense et visuellement achevé que l’était Holy Motors (la directrice photo Caroline Champetier est de retour), Annette forme presque un diptyque avec ce prédécesseur, multipliant les références, affirmant une parenté, qu’il s’agisse de la nature « méta » du prologue déjà mentionné, de la structure en tableaux, de la figure du primate, de la récurrence du vert émeraude, de la limousine comme zone médiane entre le réel et le fantasme…

On retrouve en outre ce désir de réflexion, en filigrane, de même que ce goût pour la provoc (ce dernier pas toujours heureux dans ce cas précis).

 

Souci formaliste

À nouveau, le souci formaliste du réalisateur, évident autrefois dans Mauvais sang et Les amants du Pont-Neuf, mais qui a depuis explosé, est patent : chaque séquence, chaque plan est parfaitement composé, parfaitement fignolé.

Dans le rôle d’Henry, Adam Driver est splendide de profondeur. Sans hésiter, l’acteur plonge en eaux troubles, au propre et au figuré : il arrive que le personnage répugne, mais l’acteur, lui, captive toujours.

Trop souvent confiné à l’angle mort du scénario, le rôle d’Ann est moins étoffé. Marion Cotillard parvient pourtant à briller par la force de son talent considérable, créant une illusion de complexité au détour d’un regard, d’une inflexion…

Or, il importe d’insister, Annette est d’abord un « trip » de mise en scène, dans le bon sens. C’est un film de cinéma. Certes, le fond est très, très riche, mais la forme l’est encore davantage. En espérant que Carax ne mette pas une décennie avant de retourner derrière — et devant — la caméra.

Annette

★★★★

Drame musical de Leos Carax. Avec Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg. France–Allemagne–Belgique, 139 minutes. En salle le 6 août et sur Prime Video le 20 août.



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