Le cinéma québécois atteint la zone de parité homme-femme, une première

Une scène du film «La déesse des mouches à feu», d’Anaïs Barbeau- Lavalette
Photo: Entract Films Une scène du film «La déesse des mouches à feu», d’Anaïs Barbeau- Lavalette

Pour la première fois de son histoire, l’industrie du cinéma entre dans « la zone de parité ». Dans chacun des trois rôles clés du septième art — la réalisation, la scénarisation et la production —, la proportion de femmes dépasse maintenant le seuil de 50 %, selon les chiffres de Téléfilm Canada.

« Il était temps », s’exclame Anik Salas, présidente de Réalisatrices équitables. « On milite depuis 2007 pour qu’on arrive enfin à ce chiffre-là. »

Les films financés par Téléfilm Canada incluent dans 70 % des cas au moins une femme dans un des rôles clés. La proportion des projets avec deux femmes dans un rôle clé atteint 54 % cette année, ce qui est supérieur au taux de 47 % de l’année précédente.

Les statistiques rejoignent aussi la « zone paritaire » (entre 40 % et 60 %) en matière de financement. Les réalisatrices obtiennent 46 % du financement de Téléfilm Canada cette année. Il y a trois ans, ce chiffre s’élevait à 29 %.

Un bémol

Un bémol surgit pour les films de plus de 2,5 millions de dollars. La part des budgets alloués aux réalisatrices pour ces productions plus risquées — et plus convoitées — s’élève à 41 %. L’an dernier, cette proportion se chiffrait à 48 % et l’année d’avant, à 23 %.

« J’ai de la misère à célébrer quand on entre dans la zone de parité, parce que c’est facile de s’asseoir sur ses lauriers en disant : on est à 41 %, c’est parfait, indique Anik Salas. Si c’était toujours les hommes qui étaient à 41 %, on les entendrait ruer dans les brancards. C’est important qu’on maintienne les efforts et que ça devienne durable. »

 
46%
C’est le taux de financement de Téléfilm Canada qu’obtiennent les réalisatrices cette année. Il y a trois ans, ce chiffre s’élevait à 29%.

« La parité ne doit plus être exceptionnelle, elle doit être normale », ajoute-t-elle.

Ces données réjouissent tout de même son organisme, tout comme l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec. « Le domaine où c’était le plus difficile pour les femmes de s’imposer, c’était en réalisation », confirme son président, Gabriel Pelletier. […] Et on a encore cette tendance-là : plus le budget est gros, plus les producteurs — c’est parfois des productrices — vont le confier à des hommes. »

Téléfilm Canada souligne que l’année 2020-2021 est une année « atypique » et que cela pourrait jouer dans la lecture des résultats.

Le fruit d’efforts reconnus

L’industrie progresse à grands pas depuis une décennie. « Il y a des années où les femmes obtenaient seulement 8 % du financement. C’est le pire que j’ai vu. On a vu des 15 % », atteste Anik Salas.

Les résultats d’aujourd’hui découlent en partie de nouvelles politiques de financement. Depuis 2016, Téléfilm Canada priorise, à « qualité égale », les films réalisés ou scénarisés par une femme.

La Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) adopte plutôt la mesure du « 1 + 1 ». Les producteurs ne peuvent habituellement déposer qu’une seule demande de financement, mais peuvent soumettre un second projet si celui-ci est écrit ou réalisé par une femme.

« Ce ne sont pas les mesures de parité qui ont fait qu’il y avait plus de projets intéressants, estime pour sa part Anik Salas. C’est que les gens ont commencé à se rendre compte que ces projets-là existaient. »

« Des étudiantes en cinéma, il y en a toujours eu, ajoute-t-elle. Et il y en a toujours eu autant que les gars, contrairement à ce qu’on peut penser. Les filles ne rêvent pas d’être directrices de production. Les femmes dans les écoles rêvent d’être réalisatrices tout autant que les gars. C’est sur le marché du travail que ça se gâte. »

La parité dérive selon elle d’une estime croissante pour l’œil cinématographique féminin. « Quand les femmes réalisent des films et qu’on veut bien leur donner la même visibilité et la même attention que pour les films réalisés par des hommes, on rejoint un public, on gagne des prix, on reconnaît ces films à l’international. » 

Le Festival de Cannes lui donne raison. La Palme d’or a été décernée cette année à une femme pour la deuxième fois de son histoire. La Française Julia Ducournau a remporté ce grand honneur pour son film Titane, 28 ans après la pionnière Jane Campion.

Le prochain défi de Téléfilm Canada consiste à financer davantage de « films réalisés par des femmes autochtones et de la diversité ». Comme premier pas, l’organisme fédéral a commencé cette année à compiler des données sur le sujet. Ainsi, des 607 projets soutenus en 2020-2021 par Téléfilm Canada, 101 (17 %) étaient écrits par des femmes s’identifiant comme étant racisées et 98 (16 %) étaient produits par des femmes s’identifiant comme étant racisées.

Téléfilm Canada s’appuie sur trois groupes de travail pour mieux cerner ses angles morts, sans viser d’échéancier. « Est-ce qu’on a besoin d’un pourcentage ? Comment peut-on y arriver tous ensemble ? » demande la directrice des communications de Téléfilm Canada, Francesca Accinelli. « On ne veut pas mettre des quotas. On veut s’assurer que la transformation de l’industrie soit authentique. Parfois, on a besoin d’une carotte pour attirer les projets. Mais on n’utilise pas le bâton. »

Réalisatrices équitables veillera aussi au grain. L’organisme lancera cet automne un outil Web pour documenter la parité dans l’industrie du cinéma.

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