Pelletier et «le chef»

La justesse du film tient surtout à sa description des relations familiales, de même qu’à celle des rapports hommes-femmes. Ces dernières exerçaient le contrôle dans les chaumières. Dans ce contexte, personne ne considère Louis (Gilbert Sicotte), ce qui permet aux tantes (Monique Mercure et Amulette Garneau) de piger dans la boîte à bijoux et de se partager les plus grosses sommes.
Télé-Québec La justesse du film tient surtout à sa description des relations familiales, de même qu’à celle des rapports hommes-femmes. Ces dernières exerçaient le contrôle dans les chaumières. Dans ce contexte, personne ne considère Louis (Gilbert Sicotte), ce qui permet aux tantes (Monique Mercure et Amulette Garneau) de piger dans la boîte à bijoux et de se partager les plus grosses sommes.

Un film historique explore toujours deux époques à la fois : celle du récit qu’il porte à l’écran et celle de son tournage. Parfois, le présent de ce passé s’y invite avec une acuité plus grande que la reconstitution elle-même, forcément limitée par une foule d’impératifs, certains économiques. Dans le cadre de la série La leçon d’histoire du cinéma québécois, des historiens de toutes les générations ont convergé vers la Cinémathèque québécoise, invités à revisiter une production à caractère historique tournée entre 1957 et 1979. Un éclairage à la fois nostalgique, érudit et surprenant. Cette semaine, Les vautours (1975), de Jean-Claude Labrecque, oeuvre aux accents autobiographiques et illustration méticuleuse d’une mécanique rapace et perverse.

Orphelin en bas âge, enfant du quartier Limoilou, passionné de photographie et plus tard de cinéma, prêt à faire le pied de grue devant le bureau de Maurice Duplessis, alors premier ministre du Québec, pour obtenir un emploi : tous ces détails s’inspirent de la vie du cinéaste Jean-Claude Labrecque (L’affaire Coffin, Marie Uguay, À hauteur d’homme) et constituent aussi la trame de fond des Vautours.

Film en noir et bleu (conservateur !) dont l’action se situe en 1959, cette deuxième fiction après Les smattes (1972) puise tout à la fois dans le passé familial de Labrecque et ses aspirations, posant sur cette période charnière un regard critique, mais sans vitriol. Car si la mort du « chef » cette année-là va rapidement lancer le Québec dans une série de profondes transformations sociales et économiques, pour Louis Pelletier (Gilbert Sicotte), l’alter ego du cinéaste, c’est aussi l’annonce de grands bouleversements. Mais avant que son propre monde ne chavire, et sous l’insistance de sa mère veuve (Yolande Roy), le jeune homme va à reculons quémander un emploi de fonctionnaire à celui qui avait la main haute sur toute la province. Au retour de cette curieuse entrevue d’embauche, l’annonce du décès de sa mère plonge Louis dans le désarroi, mais aussi dans le dénuement. Car l’arrivée de ses trois tantes soucieuses de leurs intérêts (Monique Mercure, Amulette Garneau, Carmen Tremblay) et de mauvaises nouvelles à la lecture du testament vont en quelque sorte précipiter sa chute.

Le Devoir a demandé à Jean-Charles Panneton, historien et auteur de plusieurs essais dont Georges-Émile Lapalme : précurseur de la Révolution tranquille (VLB) et La politique québécoise : élections, scandales et réformes – 1950-1990 (Septentrion) de revisiter cette époque sous le prisme de ce film aux allures d’album de souvenirs quelque peu doux-amers.


Vous souvenez-vous de votre premier visionnement des Vautours ?

C’était à la télévision de Radio-Canada, il y a très longtemps, et je n’en garde pas un souvenir précis. Mais lors de mon premier visionnement en prévision de cette entrevue, j’ai été très frappé par le personnage de Louis Pelletier. Du début à la fin, il ne vit que des reculs, agit de manière insouciante, et s’achète un appareil photo, ce qui témoigne autant de son tempérament d’artiste que de son côté rêveur.


Jean-Claude Labrecque disait à l’époque de la sortie du film qu’il ressemble aux jeunes du début des années 1970 : confus, abandonnant ses études, incapable de se projeter dans l’avenir.

Il faut se remémorer le contexte historique au moment du tournage du film. Le Parti québécois suscitait un peu d’espoir, mais il n’était pas encore au pouvoir. À l’élection de 1973, le libéral Robert Bourassa fut réélu premier ministre et était extrêmement populaire [102 sièges obtenus avec 54,65 % du vote contre 6 avec 30,22 % pour le PQ]. On sortait à peine de la crise d’Octobre, l’armée était entrée ici, nos droits collectifs avaient été suspendus. Et que raconte le film ? L’histoire d’une dépossession tranquille, celle d’un homme qui se fait déculotter.


Maurice Duplessis (Jean Duceppe)n’apparaît qu’une seule fois, trônant au milieu de son bureau, celui qu’il occupait jadis, utilisé par Raymond Garneau, ministre des Finances du gouvernement Bourassa au moment du tournage. Cette conversation avec Louis Pelletier est-elle révélatrice de sa manière de gérer l’État ?

Duplessis qui reçoit les CV des futurs employés de l’État : c’est vrai ! Mais il faut se rappeler qu’au sein de son gouvernement, il était le seul à travailler à temps plein comme premier ministre. Ses huit ministres étaient à temps partiel, ils occupaient d’autres emplois. Duplessis, lui, prenait le temps d’engager chaque fonctionnaire.

 

On sait à quel point il méprisait les artistes et les intellectuels. Sa remarque sur le fait qu’il y a déjàtrop d’artistes lorsque Louis lui fait part de sa passion pour la photographie en est un bon exemple.

Louis a des rêves, il veut devenir un artiste, et on lui dit non. Ce qu’on lui offre, et ce que Duplessis est prêt à lui assurer, c’est un emploi stable avec un bon salaire. Mais ce que les deux personnages ignorent, c’est l’arrivée imminente d’un autre monde, celui où on va se mettre à peindre, à écrire, à chanter. Celui où les artistes seront aimés, alors qu’à cette époque, ils sont déconsidérés. Une ligne va bientôt être franchie, et le film illustre parfaitement la fin de ce monde et le début d’un nouveau. Louis est en quelque sorte le trait d’union.

 

Ce monde ancien, c’est aussi celui des élections frauduleuses, et des méthodes mafieuses.

Le dialogue des deux employés de la morgue (Jean-Pierre Saulnier et GabrielArcand) est tout à fait savoureux et véridique d’un bout à l’autre. Faire sortir le vote pour 5 dollars par électeur de l’Union nationale, c’était chose courante. Le grand-père de ma mère était un organisateur de l’Union nationale dans la région de Trois-Rivières ; dans notre famille, nous en discutions ouvertement. Ce n’était pas seulement Pierre Laporte dans Le Devoir ou Georges-Émile Lapalme à l’Assemblée nationale — qui se faisait souvent humilier et ridiculiser par Duplessis — qui en parlaient.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Jean-Charles Panneton est historien et auteur de plusieurs essais. Il revisite l’époque duplessiste sous le prisme du film «Les vautours» aux allures d’album de souvenirs quelque peu doux-amers.
 

Diriez-vous que le film est non pas un portrait, mais peut-être un polaroïd de l’année 1959 ?

Duplessis est peu présent, mais la justesse du film tient surtout à sa description des relations familiales, de même qu’à celle des rapports hommes-femmes. Celles-ci n’avaient pas de place dans l’Église de même qu’au gouvernement, mais exerçaient le contrôle dans les chaumières… et les hommes n’avaient pas grand-chose à dire. Dans ce contexte, Louis, personne ne le considère, ce qui permet aux tantes de piger dans la boîte à bijoux et de se partager les plus grosses sommes. Et 5000 $ en 1959, c’est beaucoup d’argent…

 

Vos recherches gravitent souventautour de cette époque. Qu’est-ce qui vous fascine ?

Comme historien, je m’intéresse aux réformistes, aux progressistes et aux acteurs de changement. C’est une période très conservatrice, et elle a suscité des réactions à gauche, qui s’incarnent tant dans le manifeste Refus global [en 1948] que dans la grève des travailleurs de l’amiante à Asbestos [en 1949]. Un politicien comme Lapalme avait l’ambition de moderniser les lois du travail parce que Duplessis ne touchait pas à ça. D’ailleurs, les droits des ouvriers, il s’en foutait. Oui, j’aime examiner ces années-là, mais pour démontrer que, dans cette grande noirceur, il y avait des lumières. Et qu’il ne faut pas tomber dans la caricature.


Qu’est-ce qu’un jeune de 20 ans peut comprendre aujourd’hui d’un film comme Les vautours ?

Il faudrait lui expliquer beaucoup de choses ! D’abord, il ne se reconnaîtrait pas du tout devant cette dynamique familiale, dans laquelle on ne discutait pas l’autorité parentale, où l’on ne négociait pas. Car nous sommes passés, très vite, d’un extrême à l’autre : de la domination totale des parents à un certain équilibre et, maintenant, à l’enfant-roi. Ce film serait probablement perçu comme un documentaire ethnographique. Mais si on décrivait le contexte social de l’époque, l’omniprésence des religieux en santé et en éducation, les changements qui vont survenir, Les vautours aurait parfaitement sa place dans un cours d’histoire.

Les vautours, de Jean-Claude Labrecque, est proposé sur Illico et iTunes Store.



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