Rivages d'un drame...

Elles étaient cinq, de Ghyslaine Côté, part le bal du FFM jeudi prochain avant de prendre l'affiche dès le lendemain en salle. En deux temps d'action et une fracture, le film explore les rivages d'un drame.

Film de femmes, sans doute. Du moins est-ce ainsi qu'on qualifie habituellement une oeuvre scénarisée par une femme (Chantal Cadieux) et réalisée par une autre femme (Ghyslaine Côté), avec cinq jeunes actrices en vedette, à deux âges de leur vie. Mais la cinéaste dit espérer que le film s'adresse à tous et à toutes, par-delà le sexe et les générations. «Et les gars l'aiment beaucoup», tient-elle à préciser.

Ghyslaine Côté, ex-étudiante de Concordia, s'était promenée à travers tout le paysage du cinéma, tour à tour comédienne, scénariste, réalisatrice. On lui doit les courts métrages Aux voleurs! et Pendant ce temps..., tous deux primés. Son premier long métrage, une oeuvre de commande à l'adresse des enfants, Pin-Pon, le film, ne passera guère à l'histoire du cinéma québécois... mais bon.

«Elles étaient cinq est mon premier film d'auteur», tranche Ghyslaine Côté. Il est aussi le seul et unique long métrage québécois en compétition au Festival des films du monde cette année. Alors forcément, les regards se braquent sur lui. La réalisatrice se dit ravie de cette plateforme. N'empêche qu'il avait été question au printemps dernier qu'Elles étaient cinq atterrisse à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs. Grande déception succédant à l'espoir.

Îuvre chorale, ce film met en scène cinq jeunes filles très copines qu'une tragédie — le meurtre de l'une d'entre elles et le viol sadique d'une autre — va séparer, jusqu'à ce que la victime du viol revoie l'agresseur et rameute ses anciennes amies.

Je parle à Ghyslaine Côté de Mystic River, le film que Clint Eastwood a réalisé sur une trame similaire, soit l'histoire d'amis d'enfance séparés mais marqués pour la vie après l'agression de l'un d'eux.

La réalisatrice québécoise répond que son scénario était écrit avant la sortie du film d'Eastwood et qu'il y a matière à bien des oeuvres sur un sujet pareil.

Elle s'est d'abord intéressée à l'impact des libérations conditionnelles sur les victimes. Faut-il renvoyer dans la nature les agresseurs soi-disant transformés? Ghyslaine Côté se dit heureuse d'avoir laissé la question ouverte dans son film, renvoyant le spectateur à ses propres interrogations. Elle a participé au scénario de Chantal Cadieux. Toutes deux ont mis leurs idées sur la table.

Le film épouse le destin des victimes. «Par-delà leur traumatisme, je leur dis: vous pouvez vous en sortir. Malgré ce sujet noir, je suis une optimiste et mon film est porteur d'espoir.»

Le cadre du drame, la maison de campagne des parents de la victime au bord d'un lac, a été filmé à Cap-Saint-Jacques, au bout de l'île de Montréal. Un budget de 3,1 millions, plusieurs scènes extérieures, deux temps d'action. La réalisatrice ne se plaint pas des conditions du filmage. Elle a fait le film qu'elle a voulu faire et s'en dit satisfaite.

Ghyslaine Côté a choisi de conserver les mêmes interprètes pour des rôles à quinze ans d'intervalle. «Pour un tas de raisons techniques d'écriture et de réalisation, je voulais garder les mêmes actrices. Mais le casting a été difficile à faire. Il fallait qu'elles aient l'air d'avoir leur âge dans les deux cas. On a fait un grand nombre d'auditions.»

Quatre des jeunes interprètes (dont l'âge varie entre 20 et 30 ans) accompagnaient cette semaine la cinéaste dans sa tournée d'entrevues. Jacinthe Laguë incarne Manon, la victime ayant survécu au viol sadique. La grande et blonde Ingrid Falaise joue Isa, mannequin devenue frigide émotivement après le drame. Noémie Yelle devient Sophie, la belle adolescente qui voit sa vie fauchée par le pervers sexuel. Quant à Julie Deslauriers, elle est Anne, mère célibataire contrôlante. Brigitte Lafleur, dans la peau de la sensuelle Claudie, n'était pas présente.

«Avec le directeur photo Alexis Brault, on a choisi de rendre lumineuse l'époque de l'adolescence à travers des lentilles de couleur et plusieurs scènes de groupe, explique Ghyslaine Côté. Ensuite, tout deviendra plus sombre et les personnages seront plus isolés.»

Ghyslaine Côté s'est penchée sur les réactions diverses des proches et des familles après un crime crapuleux.

«La mère de la victime assassinée, jouée par Louise Portal, pardonne afin de se libérer du poids de la rancune, mais le père, joué par Robert Lalonde, demeure haineux. Parmi les filles aussi, chacune vit l'après-drame à sa manière. Isa ne s'en sort pas, Manon veut prendre sa vie en main, Claudie voit le bon côté de la vie depuis toujours.»

Les actrices déclarent s'être senties privilégiées de jouer dans un film où chacune a un premier rôle et où personne ne tient la vedette. Privilégiées aussi d'incarner des personnages à deux âges, naïfs à 17 ans, marqués à 30. Aucune ne voulait, me disent-elles, tirer la couverture de son côté; elles s'épaulaient, au contraire.

Le moment le plus fort du tournage fut pour Jacinthe Laguë la scène où son personnage revoit les parents de la morte. «Il pleuvait. L'atmosphère était chargée de la perte immense d'un enfant vécue par ces parents-là. Et quand le père m'a prise dans ses bras, l'émotion était palpable, à vif, comme une plaie ouverte.»