La palme de l’audace à «Titane»

L’électrique «Titane» de la Française Julia Ducournau a remporté samedi soir la prestigieuse Palme d’or au Palais.
Photo: Valery Haché Agence France-Presse L’électrique «Titane» de la Française Julia Ducournau a remporté samedi soir la prestigieuse Palme d’or au Palais.

Victoire de la cinéphilie et du coup de poing dans les conventions à Cannes ! Ceux qui doutaient de la capacité du jury dirigé par Spike Lee de juger les œuvres de la course au mérite, sans biais trop politique, en sont restés pour leur rhume. Car plusieurs grands films en compétition furent primés, en laissant, hélas, Les Olympiades de Jacques Audiard sur le carreau. Rien n’est parfait.

La soirée de clôture avec son cortège de stars à l’amphithéâtre Lumière proclamait d’un même souffle que Cannes peut vaciller durant la pandémie. Son rendez-vous n’est pas près pour autant d’être enterré, côté glamour, côté contenu.

Spike Lee aux côtés de son jury, en grande tenue, dans ses vêtements multicolores, son chapeau de groom et ses baskets semblait venu pour faire le spectacle (involontaire). Il croyait devoir décerner la Palme d’or au tout début de l’exercice plutôt qu’à la fin, à l’hilarité générale, mais le jury bloqua sa gaffe. Ce qui devint le running gag de la cérémonie.

Mais voilà ! Avec une audace jamais vue lors de la remise des honneurs à ce rendez-vous, l’électrique Titane de la Française Julia Ducournau (Grave), qui avait causé le scandale avec ses images violentes et explosives brûlant comme des tisons ardents, a remporté samedi soir la prestigieuse Palme d’or au Palais. Cette Française est la seconde réalisatrice après Jane Campion et sa magistrale Leçon de Piano en 1993 à recevoir ici la récompense suprême. Et pour un film de genre en plus, nourri de sang et de hurlements. Coup fumant de mise en scène, coup fumant du jury.

Le film avec ses grands interprètes, Vincent Lindon et Agathe Rousselle avait été un coup de tonnerre. Idem pour sa consécration. Julia Ducournau, en pleurait d’émotion sur scène. « Quand j‘étais petite, j’étais sûre que tous les films primés devaient être parfaits pour se retrouver sur cette scène, a-t-elle évoqué. Mon film n’est pas parfait. On dit même qu’il est monstrueux. La perfection, c’est l’impasse, est la monstruosité c’est une arme et une force pour repousser les limites de la normalité. Je remercie le jury de reconnaître par ce prix un monde plus inclusif et plus fluide. Merci de laisser entrer les monstres. »

« On a vu 24 films, disait Spike Lee ensuite aux journalistes. Nous sommes très contents de nos choix ce soir. Génie et folie tout ensemble m’ont épaté dans Titane, un film courageux ». Le sexe de la cinéaste n’avait rien à faire avec l’attribution de ce prix, précisait un membre du jury. Ils ont marché au coup de cœur. Mais Mylène Farmer s’est montrée particulièrement heureuse que Titane ait été couronné, tant les films de genre sont souvent sous-estimés. « On aime le cinéma », nous lançait Spike Lee.

Un palmarès de forte tenue

La comédie dramatique aussi percutante que tissée d’humour noir de l’Iranien Asghar Farhadi (Une séparation), retourné filmer dans sa patrie cet extraordinaire Un héros, sur fond de corruption sociale et de médias sociaux qui font tout déraper, a reçu le grand prix du jury des mains d’Oliver Stone. « Quand j’étais un gamin de 13 ans, j’ai fait mon premier court métrage avec les moyens du bord, confiait-il. Pendant 36 ans, j’ai continué par-delà les obstacles. Et j’ai persisté à avoir de l’espoir en questionnant la société qui m’environne. Je crois que je peux par mes films contribuer à éveiller les consciences. »

Farhadi recevait ce Grand prix ex aequo avec le délicieux, subtil et tendre Compartiment no 6 du Finlandais Juho Kuosmanen, tourné beaucoup en Russie dans un train en marche.

Le prix de la mise en scène fut attribué au chantant Annette du Français Leos Carax, absent de Cannes pour un problème dentaire, film qui avait assuré l’ouverture du festival. Avec en vedette Adam Driver et Marion Cotillard, il éclairait les zones troubles qui séparent un artiste de ses démons intérieurs.

Drive My Car du Japonais Ryûsuke Hamaguchi, un des grands coups de cœur de l’édition, avec son duo d’êtres blessés en quête de lumière et une lente et sensible montée dramatique, a reçu le prix du meilleur scénario, co-écrit à quatre mains avec Takamasa Oe. Plusieurs l’envisageaient plus haut au palmarès.

Le jeune Caleb Landry Jones, sur scène bafouillant d’émotion, récoltait à la surprise générale le prix d’interprétation masculine pour Nitram de l’Australien Justin Kurzel. Il y jouait avec une fureur concentrée un éternel adolescent perturbé roulant vers sa destinée de tueur en série, aux côtés de Judy Davis dans la peau de sa terrible mère.

Du côté de l’interprétation féminine, c’est Renate Reinsve, appréciée par plusieurs dans Julie en douze chapitres du Norvégien Joachim Trier, où elle incarnait une jeune femme entre deux amours en quête d’émancipation, qui a remporté la mise.

Le prix du jury a couronné le très ambigu et fascinant Le genou d’Ahed de l’Israélien Nadav Lapid, sur fond de questionnements sur la censure au pays. Ce prix fut offert ex aequo à Memoria du grand cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, pour son œuvre hypnotique magistralement mis en scène. Palmé d’or en 2010 pour Oncle Boonmee, il a reçu son laurier avec beaucoup de grâce en remerciant son équipe colombienne, où était tourné ce film exceptionnel. « Vous êtes un des meilleurs êtres humains que j’ai rencontré » a-t-il lancé à sa vedette Tilda Swinton. Au gouvernement colombien, il a demandé de se réveiller et d’aider son peuple.

La Caméra d’or, prix du meilleur premier long métrage, toutes sections confondues, est échue à Murina d’Antoneta Alamat Kusijanovic, qui a ébloui le jury par son mystère. Ça s’est joué in abstentia de sa réalisatrice qui avait accouché la veille à Dubrovnik.

La Palme d’or du court métrage a couronné Tous les corbeaux du monde de la cinéaste Tang Yi, de Hong-Kong. Les réalisatrices n’ont pas été oubliées pour ces lauriers-là non plus. C’était la soirée des dames sur la Croisette samedi.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.



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