Palmarès fantôme d’un Festival de Cannes masqué

Dans «Les intranquilles», la maladie mentale et la détresse des hommes sont des thèmes au cœur du film, portés par le personnage de Julien, un peintre bipolaire qui traverse des tempêtes avec sa famille.
Photo: Stenola Productions Dans «Les intranquilles», la maladie mentale et la détresse des hommes sont des thèmes au cœur du film, portés par le personnage de Julien, un peintre bipolaire qui traverse des tempêtes avec sa famille.

Ça y est ! On a vu tous les films de la course. Et pour cette cuvée si atypique, les festivaliers masqués et testés auront vécu une sorte de course à obstacles. Mais qu’importe : le 74e Festival de Cannes a bel et bien eu lieu in situ après une édition blanche. Et ce, en plein été plutôt qu’au printemps, avec des rangs critiques clairsemés, sous quatrième vague pandémique appréhendée en France et… une sélection moyennement relevée.

Pour ce grand rendez-vous international, l’important était d’imposer sa présence, surtout à l’heure où les plateformes triomphent et où les virus transforment les habitudes du public. Les nouvelles mesures sanitaires imposées en France par Emmanuel Macron dans les salles de spectacle seront en place quelques jours après la clôture de l’édition cannoise : oui, ses dirigeants l’ont échappé belle.

On a vu vendredi les dernières œuvres en compétition. Et toutes deux abordaient la maladie mentale et la détresse des hommes, de grands thèmes de cette édition.


 
 

À travers Les intranquilles, le Belge Joachim Lafosse (À perdre la raison) livre un film à la pulsion organique, à la caméra sombre collée aux corps et aux visages. Un peintre de talent bipolaire (Damien Bonnard), son épouse (Leïla Bekhti) et leur petit garçon traversent des tempêtes. Julien refuse de prendre ses médicaments, entre en crise, se relève, fait trembler son petit monde et s’amuse à les déjouer. Beau personnage que celui de cet homme double, tantôt exalté tantôt affaissé, parfois en fragile équilibre sur son fil psychique.

J’ignore si Tahar Rahim, membre du jury qui partage l’existence de Leïla Bekhti, fut écarté des discussions à l’heure d’évaluer ce film. Car même s’ils vivent Cannes chacun de leur côté, des conflits d’intérêts surgissent parfois au détour.

Quoi qu’il en soit, Bekhti, dans la peau d’une femme à vif, se donne à fond dans le rôle ingrat de celle qui tremble pour son homme et perd les pédales plus souvent qu’à son tour. Appuyé sur un scénario parfois répétitif, des temps forts et une bonne distribution, Les intranquilles, un brin mineur, impose sa transe familiale sans nous la laisser longtemps en tête.


 
 

Quant au Nitram de l’Australien Justin Kurzel, il brosse un poignant portrait d’un jeune homme simple d’esprit, mal aimé, harcelé dans la Tasmanie des années 1990 (Caleb Landry Jones). Le scénario trace le parcours (réel) de l’auteur d’un massacre en série qui a blessé vif l’Australie, au point de transformer les lois encadrant le port d’armes dans le pays. Ce film, en plusieurs chapitres parfois longuets, pénètre dans l’antichambre de cette catastrophe annoncée.

Nitram nous vaut le retour devant la caméra de Judy Davis et Anthony LaPaglia après des décennies d’absence, ici en parents du jeune homme : lui, doux ; elle, implacable. Davis (A Passage to India, Barton Fink) crée d’ailleurs un effet bœuf : durcie, vieillie, apparemment surgie des tréfonds du passé, mais tout en tension comme avant. Quelle concentration de jeu ! La dame rigide, sans larmes et sans cœur, reste debout quand tout bascule. S’il voulait la primer pour ce rôle glacé, on s’inclinerait devant la décision du jury. Qui sait ?


 
 

Les noms des lauréats seront dévoilés samedi, après 10 jours de marathon. Espérons que le jury de Spike Lee primera les œuvres au mérite, sans trop verser dans le compromis.

Seule une poignée de films supérieurs dominent la course. Dans l’ordre ou le désordre, j’aimerais retrouver au palmarès l’hypnotique Memoria, du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul ; l’hypersensible Drive My Car, du Japonais Ryūsuke Hamaguchi ; le saisissant portrait d’une jeunesse dans Les Olympiades, du Français Jacques Audiard ; le rebondissant et admirable Un héros, de l’Iranien Asghar Farhadi. Et pourquoi pas le délicieux Compartiment no 6, du Finlandais Juho Kuosmanen, ou le culotté Titane, de Julia Ducournau.

Filant sur une même quenouille, les thématiques se recoupaient cette année, tous styles et pays confondus. Les médias sociaux qui changent les rapports humains ; la résilience des femmes et la fragilité des hommes ; la maladie mentale en reflet des troubles des civilisations : tant de leitmotivs. Ajoutez à la liste la mort des aînés, la rébellion d’une jeunesse ballottée et la difficile communication entre les êtres.

Assis dans nos fauteuils devant les films de la cuvée, on auscultait un monde qui va bien mal. Et si 2021 n’aura pas été le plus grand cru du Festival, il aura du moins permis de mesurer à quel point les crises ébranlent tout, y compris les cinéastes, plusieurs films ayant été tournés durant le confinement. Les œuvres en compétition ont témoigné étonnamment peu de la pandémie, mais l’angoisse de l’époque aura filtré entre les images.

Voici donc mon palmarès fantôme que le jury, bien sûr, s’empressera de déjouer :

Palme d’Or Memoria, d’Apichatpong Weerasethakul

Grand Prix du jury Drive My Car, de Ryūsuke Hamaguchi

Prix de la mise en scène Les Olympiades, de Jacques Audiard

Prix du meilleur scénario Un héros, d’Asghar Farhadi

Prix du jury Compartiment no 6, de Juho Kuosmanen

Prix d’interprétation féminine Valeria Bruni-Tedeschi (dans La fracture, de Catherine Corsini)

Prix d’interprétation masculine Vincent Lindon (dans Titane, de Julia Ducournau)

 
 

À samedi soir, sur les plateformes numériques du Devoir, après le dévoilement des lauréats. Et vive les festivals, même masqués, même troublés !

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

 

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