L’homme qui voulait se faire oublier

Michael Sarnoski ne fait pas de mystères sur l’impact de la mort de son père alors qu’il n’était qu’un enfant, et si «Pig» n’aborde pas ce sujet de front, il sait ce qu’il en coûte,
comme individu et comme créateur, lorsque la tristesse prend toute la place.
Photo: Neon Michael Sarnoski ne fait pas de mystères sur l’impact de la mort de son père alors qu’il n’était qu’un enfant, et si «Pig» n’aborde pas ce sujet de front, il sait ce qu’il en coûte, comme individu et comme créateur, lorsque la tristesse prend toute la place.

L’information l’a visiblement déstabilisé une fraction de seconde, même si les nuances corporelles sont nettement plus faciles à détecter en personne que pendant une entrevue virtuelle. Surtout quand celle-ci ne dure pas plus de 15 minutes, top chrono.

Les films où il est question de truffes ne sont pas si fréquents, et le réalisateur Michael Sarnoski reconnaît qu’il était lui-même « vaguement au courant » de la cueillette de ce champignon très rare, ingrédient essentiel dans Pig, son premier long métrage de fiction. Je n’allais tout de même pas passer sous silence l’existence de Truffe (2008), de Kim Nguyen, à la croisée de la science-fiction et de la comédie psychotronique, et qui mettait en vedette Michèle Richard. Même si je me suis bien gardé de lui transmettre cette dernière information.

Ce n’est donc pas en connaisseur qu’il s’est aventuré sur ce terrain, cherchant plutôt à saisir quelques mystères qui entourent ceux pour qui il s’agit d’une véritable passion. Au point de représenter un danger pour les autres. « J’ai appris que certains cueilleurs s’installent sur le balcon de leur maison avec une arme et sont prêts à tirer sur n’importe qui pour protéger leur chien ou leur cochon, souligne le cinéaste causant à partir de Los Angeles. Ils ne veulent pas qu’ils soient volés, parce que ces animaux valent une fortune. » À cette brutale réalité s’est longtemps superposée dans son esprit l’image d’un vieil homme solitaire cherchant des truffes dans les bois, accompagné d’un cochon.

Quelques années plus tard, cette vision a pris forme en la personne de Nicolas Cage, acteur unique et excessif, pendant longtemps dans d’imposantes productions hollywoodiennes (Face/Off, Snake Eyes, National Treasure), toujours prêt pour d’intenses défis (Leaving Las Vegas, Adaptation, et plus récemment Mandy et Color Out of Space). Il le fait une fois de plus dans Pig, épousant totalement le tempérament abrasif de Rob, misanthrope aux allures d’itinérant, réfugié en pleine forêt et dans un isolement complet. Ses truffes, il les vend au jeune et arrogant Amir (Alex Wolff), son seul contact avec le monde extérieur ; la vulgarité de ce jeune arriviste et celle de sa voiture renforcent la conviction de Rob qu’il a fait le bon choix. Jusqu’au jour où des brigands mettent la main sur son cochon, le forçant à se rendre à Portland, Oregon, pour le retrouver. Or, cette ville est pour lui un véritable champ de mines, lieu de douloureux souvenirs.

Du début à la fin, Nicolas Cage en prend littéralement plein la gueule, et une scène glauque de combats à mains nues n’est pas sans rappeler ceux qui ponctuaient Fight Club, de David Fincher. Mais la quête de celui dont beaucoup ne soupçonnent pas le passé à la fois illustre et tragique apparaît pour d’autres totalement illusoire : pourquoi ratisser Portland de fond en comble à la recherche d’un cochon, si doué soit-il ? Cette quête en cache beaucoup d’autres, et personne n’en sortira indemne. Pas même la rutilante voiture d’Amir.

Un film cochon

Même s’il est loin de porter ombrage à la stature de Nicolas Cage, le fameux cochon de Pig n’en demeure pas moins impressionnant, et sa seule présence suscite l’incontournable question de la gestion des animaux, domestiques ou pas, sur un plateau de tournage. « J’aimerais bien vous dire que ce fut fantastique et sans problème, concède Michael Sarnoski, mais sincèrement, il s’agissait d’un véritable défi. Amusant, certes, mais un défi. » Car la bête, qui ne gagnera pas un concours de beauté, et ne risque pas d’être en vedette dans une autre adaptation du célèbre roman d’E.B. White, Le petit monde de Charlotte, en impose beaucoup, le temps de quelques scènes.

« Pour des raisons budgétaires, souligne le réalisateur, nous ne pouvions pas nous permettre un cochon entraîné à jouer. En nous promenant dans les fermes autour de Portland, nous avons réussi à en trouver un. Ce que nous pouvions faire, c’est de l’appeler par son nom pour effectuer certains mouvements, et tout ce qui l’intéressait, c’était manger. Alors, lui demander de sauter dans un lit… On a pu arranger beaucoup de choses au montage. »

Jamais il ne porte ombrage à la folie du personnage de Nicolas Cage, au coeur d’une autre aventure où l’acteur cherche à aller au bout de lui-même, et de ses capacités physiques. Le voir à nouveau endosser un tel rôle n’a rien de surprenant, mais Michael Sarnoski l’était-il lorsqu’il a accepté de tourner avec lui ? « Comme c’est mon premier long métrage de fiction, peu importe l’étape, je suis passé de surprise en surprise, dit-il en rigolant. Dès notre première rencontre, la nervosité s’est dissipée parce qu’il avait compris le scénario. Nous avons tout tourné en 28 jours, dans plusieurs lieux différents, et il était juste à tout coup, sans faire plus de deux prises. »

Derrière les défis techniques qui se dressaient devant l’acteur, d’autres thématiques se profilent, à la fois délicates et familières. Méditation sur les deuils non résolus et le courage qu’exigent des changements de vie radicaux (tourné à l’automne 2019, le film affiche à ce chapitre une étonnante résonance postpandémique), la figure du père se profile, une quête incarnée par Alex Wolff et dont le personnage réussit peu à peu à dévoiler autre chose que sa futilité.

Michael Sarnoski ne fait pas de mystères sur l’impact de la mort de son père alors qu’il n’était qu’un enfant, et si Pig n’aborde pas ce sujet de front, il sait ce qu’il en coûte, comme individu et comme créateur, lorsque la tristesse prend toute la place. Les trois personnages masculins qui dominent cette histoire, y compris le père d’Amir (Adam Arkin) le temps de quelques scènes poignantes, portent cette tristesse qui les ronge de l’intérieur. « Chacun est en quelque sorte le reflet des deux autres, affirme le réalisateur. Pig présente différentes façons d’intégrer le chagrin dans notre manière de voir le monde. » Certains ont besoin de truffes, et de cochons, pour y parvenir.

Pig, de Michael Sarnoski, prend l’affiche le vendredi 16 juillet.



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