«France»: Bruno Dumont et les mirages de la célébrité

Léa Seydoux incarne une journaliste de télévision célèbre et manipulatrice.
Photo: Roger Arpajou 3B Léa Seydoux incarne une journaliste de télévision célèbre et manipulatrice.

Cette année, à Cannes, bien des maîtres du septième art mordent la poussière, peu ou prou, sans tenir leurs pleines promesses. On parle d’une édition tout ébranlée, à l’image de nos temps covidiens, et peu de créateurs en sortent indemnes. Et quel étrange glissement de terrain jeudi devant une œuvre extrêmement attendue d’un habitué de la maison, alors que les festivaliers s’attendaient à grimper aux cimes !

Bref, les troupes étaient nombreuses et fébriles avant de voir France, le film de Bruno Dumont.

Il a tellement abordé de registres, ce cinéaste-là. Au long de sa carrière, l’auteur de La vie de Jésus (Caméra d’or 1997) aura d’abord exploré la veine naturaliste — en 1999, son Humanité remporte le Grand Prix du jury et deux prix d’interprétation en 1999. En 2006, un autre Grand Prix cannois couronne Flandres, son brûlant triangle amoureux. Puis, à la stupeur générale, cet artiste français si sérieux vient s’imposer dans un registre hautement comique, avec le P’tit Quinquin (d’abord série télévisée) et le délirant Ma Loute. Il s’envolera plus tard sur les ailes de la poésie mystique à travers ses merveilleux films sur Jeanne d’Arc. Bruno Dumont n’aura tourné qu’une fois aux États-Unis, pour son moins inspiré Twentynine Palms, œuvre d’amour et de guerre sortie en 2006. Bref, il se sent mieux chez lui.

Longtemps abonné aux acteurs non professionnels et aux paysages rugueux de sa province natale du Nord, le cinéaste a offert en 2013 la vedette à Juliette Binoche dans Camille Claudel 1915, portrait troublant de la femme sculptrice enfermée à l’hospice, et à une kyrielle de vedettes dans Ma Loute. Mais d’une fois à l’autre, par-delà la valse des genres, on reconnaissait sa patte. Hadewijch, Hors Satan… Tous ses films, même les plus mineurs, portaient le sceau Dumont : une radicalité, une singularité, un art de pousser leurs acteurs hors de leur zone de confort.

Épouser le vide

Or, donc, le cinéaste français revient en compétition à Cannes, cinq ans après Ma Loute. Et pour la toute première fois, le grand réalisateur français se risque à visiter un registre assez conventionnel, sans s’y trouver bien à son aise. Loin du surréalisme, loin de la charge sociale, sa mise en scène épouse un vide, avec des effets convenus.

Léa Seydoux, grande absente de Cannes pourtant omniprésente sur ses écrans, campe sous sa direction une journaliste de télévision célèbre et manipulatrice. Sa carrière repose sur son culot, sa beauté, son élégance, sa façon de piquer ses invités. Figure de mondanité, on la photographie partout ; elle distribue des autographes à la ronde et agrémente les égoportraits de tous les cellulaires pointés sous son nez. Son mariage bat de l’aile, son fils s’éloigne. Dans son bel appartement, ses sentiments s’étiolent. Qu’importe à cette femme qui se grise au sommet !

Même en couvrant des zones de guerre, France use de mises en scène, montre son beau profil, triche avec la vérité des combats. Et le public en raffole.

Ce thème — la quête de gloire alliée à un gel des émotions et nourrie de jeux de surface en voiles de réalité — a été maintes fois exploré à l’écran. Et par des cinéastes moins allergiques au clinquant que Dumont. Par quel bout prendre cet univers à mille lieues du sien ? Il n’en sait visiblement trop rien et regarde le Titanic sombrer avec une fascination interloquée.

À l’encontre d’Abdellatif Kechiche, qui avait su tirer des accents inédits et profonds à Léa Seydoux dans La vie d’Adèle en 2013, Dumont ne parvient guère à lui faire pénétrer ses zones secrètes. Elle demeure sous sa baguette une icône d’abord glacée, puis humanisée, mais jamais en vraie plongée intérieure. Blanche Gardin, dans la peau de son assistante joyeusement cynique, possède plus d’allant que l’actrice principale.

Dumont dénonce par la bande l’abîme doré du vedettariat, sans lui offrir une satire bien gratinée. Il patine, ce qui n’est guère sa coutume. France, du prénom de cette journaliste vedette, nous renvoie aussi au pays, bien sûr. L’allégorie se veut celle d’une nation coupée de ses sources, au bord du gouffre, otage de ses nouvelles technologies parties en peur. Oui, mais encore ?

Hors de ses marques

Voici qu’après avoir blessé un jeune motocycliste d’origine maghrébine en textant au volant, France se sent glisser hors de ses marques. La vedette chancelante aide la famille éprouvée, entre en dépression, quitte le métier. Elle atterrira dans un centre de santé au cœur des Alpes, frère du sanatorium de Thomas Mann dans La montagne magique. Vraie bulle, autre espace-temps. Un jeune homme, qui prétend ne pas la reconnaître, la séduit dans les vallons. On entre en lumière.

Cet éblouissant décor de montagnes abrite la meilleure part du film — et sa plus tendre. La caméra devient sublime, son rythme effréné ralentit ; des moments de grâce éloignent la belle de ses démons. De retour à Paris, le jeune séducteur alpin se révèle être un journaliste qui publie sur elle des détails intimes. Un accident de la route emporte mari et enfant. Les vérités et mensonges de sa carrière retrouvée tissent à nouveau leur toile. Avec un bémol supplémentaire, car France a conscience de tricher, tout en acceptant la médiocrité de son monde d’illusions.

L’ennui, c’est qu’on ignore ce qu’a voulu vraiment dire Bruno Dumont à travers ce film au ton incertain. Lui qui a abordé de front tant de sujets cuisants peine à se prononcer, à dénoncer, à ricaner même.

Où se terre-t-il donc ? Allez savoir…

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

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