Anthony Bourdain avait une âme

Grandement émouvant est le témoignage de son ex-femme, Ottavia Busia
Photo: Discovery Access / Focus Features Grandement émouvant est le témoignage de son ex-femme, Ottavia Busia

« It’s never just about the food », disait Anthony Bourdain. En concoctant Roadrunner, le cinéaste Morgan Neville (oscarisé pour 20 Feet From Stardom) semble avoir interprété la maxime du chef bien-aimé de façon trop littérale. Car son documentaire se tient loin des cuisines, loin des restos. Trop près des potins.

Anthony Bourdain, ou du moins son personnage public, c’était la chaleur des fourneaux, le labeur de la restauration, la sueur, la fatigue, la répétition, la passion, la curiosité, la détermination. C’était les travailleurs plus grands que nature, les répliques assassines, hilarantes, parfois vulgaires, les commandes qui ne rentrent pas à temps, les uniformes tachés de trop de travail, les doigts tachés de trop de clopes, la tension à couper au couteau, les couteaux, justement, pour lesquels il avait un amour frisant l’obsession, le coup de feu, la folie du service, le bruit, la nuit, la vie.

C’était aussi ses périples à travers la planète, sa soif de connaissances, son ouverture à l’autre, son respect pour ceux qui ont vécu à la dure. C’était ses expériences excitantes, épuisantes et extrêmes. Ses balades du côté sombre de l’existence.

Mais ce film qui se termine en ramassis de tabloïds, en cancans de tournage, en psychanalyse poche, ce n’est pas Anthony Bourdain. C’est ce à quoi certains ont tenté de le réduire après son suicide le 8 juin 2018, loin du bruit, de la nuit, de la vie.

En privilégiant surtout les témoignages de cadres du milieu de la télévision, le réalisateur Morgan Neville semble faire un pied de nez à l’essence du chef. Car quand Anthony Bourdain disait que ce n’était jamais « just about the food », on entendait toujours« it’s about the people ».

Justement, ils sont où, les plongeurs, les serveurs, les sous-chefs, les sauciers, les boulangers ? Ils sont où, ces « pirates » qu’il saluait si souvent ? Travailleurs sans-papiers, sans passé, sans domicile véritable, si ce n’est l’antre des restos ?

Ils sont où, ces passionnés, tous ces gens qu’il a inspirés — que ce soit à voyager, à trimer dur ou à changer de vie comme en font foi les commentaires qui déferlent encore sous ses vidéos YouTube ? « Je regardais toujours tes émissions en prison. » « Tu as fait de moi un homme meilleur. » « Grâce à toi, j’ai arrêté l’héroïne. »

No Reservations, beaucoup de réserves

Grandement émouvant est le témoignage de son ex-femme, Ottavia Busia. De son grand ami, le chef Éric Ripert, aussi. Bouleversants sont également les mots que Bourdain a autrefois écrits, et qu’on l’entend lire en voix hors champ. Notamment ceux tirés de Kitchen Confidential, son autobiographie parue en 2000, qui a connu un succès planétaire. Et dans la version annotée de laquelle il s’excusait pour ses conneries du passé, pour ses erreurs, pour ses errements, pour son manque de considération, parfois.

Reste que « Tony », qui a passé son temps entouré de gens de toutes les cultures, de tous les horizons, et qui clamait que si vous ne parlez pas espagnol, n’essayez même pas de devenir chef, se voit offrir un film glacé, javellisé, uniforme. Malgré la chanson-titre des Modern Lovers qui rythme la bande-son, Roadrunner semble être fait pour plaire à ceux qui semblaient généralement déplaire à Bourdain : les êtres capables de pérorer pendant sept heures sur leur souper étoilé Michelin (« Fuck Michelin ! » lance-t-il d’ailleurs), mais qui n’ont jamais lavé une assiette de leur vie.

C’est du reste ce qui l’a dégoûté en lui-même lors de ce tournage à Beyrouth, en 2006, dont les archives constituent peut-être le moment le plus vrai du film : sur une chaise longue, près de la piscine d’un hôtel, pendant que les bombes tombent, Bourdain réalise l’indécence de son comportement et la futilité de son émission de voyage, No Reservations, qui en est alors à ses balbutiements. Tout change.

Tristement, la dernière partie de Roadrunner frise également l’indécence en montrant des images du chef l’air hagard, perdu, désorienté. À ses côtés, son amante, l’actrice Asia Argento, présentée ici, sans pour autant avoir eu voix au chapitre, comme étant celle qui a tout fait éclater. Qui a tout gâché. Poisseux sous-entendus.

En voix hors champ, le réalisateur, Morgan Neville, insiste : comment peut-on se réconcilier avec le suicide de Bourdain ? Devant la caméra, Éric Ripert, le meilleur ami de Tony, répond sobrement : « Je ne parle pas de ces choses-là. »

Plutôt que de respectueusement s’en tenir à cela, le cinéaste nous présente alors les doléances de certains intervenants : Anthony a dit ça avant de mourir et c’était méchant, et il a fait ça aussi, et ça m’a fait de la peine. Ça sert à quoi ? Il aurait fallu plus de doigté, plus de retenue, plus de réserve. Comme la voix de Bourdain nous prévient d’emblée : « Il n’y a pas de fin heureuse. »

Roadrunner — A Film About Anthony Bourdain

★★ 1/2

Documentaire de Morgan Neville, États-Unis, 2021, 119 minutes. En salle.



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