«Red Rocket»: balade dans l’Amérique paumée de Sean Baker

Peintre de la misère psychologique et économique, Sean Baker n’y va pas avec le dos de la cuillère dans ce portrait de déglingués en tous genres qu’est «Red Rocket», avec en personnage principal Mikey (Simon Rex), vedette de la porno déchue.
Photo: Drew Daniels Peintre de la misère psychologique et économique, Sean Baker n’y va pas avec le dos de la cuillère dans ce portrait de déglingués en tous genres qu’est «Red Rocket», avec en personnage principal Mikey (Simon Rex), vedette de la porno déchue.

Les quartiers lépreux des États-Unis aux habitants largués, drogués et combinards sont filmés jusqu’à plus soif par maints réalisateurs. Toute une esthétique de la zone explore ces coins sombres et râpeux. Sean Penn s’y est frotté avec Flag Day, dans la course à la Palme d’or cette année. Avec Red Rocket, une œuvre mieux maîtrisée, son compatriote Sean Baker (en compétition tout autant) dévoile à son tour le visage frustré et paumé d’une Amérique de petits criminels en quête de dignité, qui tombent et tentent en vain de se relever.

Le cinéaste de Tangerine et de The Florida Project (projeté il y a quatre ans à la Quinzaine des réalisateurs) est une figure célébrée au cinéma comme à la télévision (sa série Greg the Bunny fut un énorme succès au début des années 2000). Avec son fidèle Chris Bergoch, il scénarise ainsi son septième long métrage, Red Rocket, misérabiliste — c’est sa marque —, mais prenant. L’action est campée durant la course de Donald Trump pour la présidence, sous les pancartes « Make America Great Again ». Le ton est donné. Dans son berceau d’un bled texan à l’ombre des raffineries de pétrole, abandonné 17 ans plus tôt pour devenir à Hollywood une vedette de la porno, un homme déchu vient s’incruster chez son épouse Lexi et sa mère à la tronche improbable.

Joué par Simon Rex, d’autant plus convaincant qu’il avait fait ses débuts dans le X, ce Mikey n’a plus un sou. Et on comprendra pourquoi personne ne peut faire confiance à cet être séduisant, manipulateur, lâche et profiteur. Il sait pourtant si bien parler, veut se refaire, travailler, même si seule la vente de l’herbe à des ouvriers lui permettra de se maintenir à flot.

Or, une vendeuse au Dunkin’ Donuts du coin, la ravissante et jeunette Strawberry (Suzanna Son), va lui tomber dans l’œil. Reste à la séduire pour en faire la prochaine coqueluche du cinéma porno en l’entraînant en Californie. La belle rousse s’éprendra du tombeur professionnel sans trop comprendre ce qui l’attend, comme une mouche dans une toile d’araignée.

Peintre de la misère psychologique et économique, Sean Baker n’y va pas avec le dos de la cuillère dans son portrait de déglingués en tous genres, parmi lesquels détonne cette adolescente en point lumineux sur la grisaille. Le cinéaste injecte suffisamment d’humour noir, d’habileté technique et de revirements catastrophes à son Red Rocket pour garder le souffle. Mieux : il parvient à susciter chez le spectateur une certaine sympathie pour cet antihéros enfant de salaud. Caméra et décors sont glauques à l’infini, mais une vérité émerge de l’univers cauchemardesque dépeint ici. Bien des trumpistes américains ressemblent à ces personnages comme des frères. Dans sa description des laissés-pour-compte de sa société, Sean Baker n’a tout compte fait rien inventé.

Le doigté évanoui d’Enyedi

Plus académique se révèle la production historique L’histoire de ma femme de la Hongroise Ildikó Enyedi. Cette cinéaste, également plasticienne, avait récolté en 1989 la Caméra d’or pour l’admirable Mon XXesiècle. Elle s’était fait un peu oublier avant de rebondir à travers le magique Corps et âme, multiprimé à la Berlinale 2017.

À travers L’histoire de ma femme, en compétition, adapté du roman de Milán Füst, son doigté de grâce s’est évanoui. Cette production historique des années 1920, située en France, magnifiquement éclairée et tournée avec maîtrise, démarre sur les chapeaux de roues, puis s’enlise dans un pas de deux conjugal inégal et toxique. Un capitaine au long cours (Josef Hader) épouse une inconnue (Léa Seydoux) afin de la retrouver quelques fois par année, puis devient maladivement jaloux et soupçonneux de sa vie secrète. D’autant plus qu’un beau-fils intrigant (Louis Garrel) lui tourne autour. Mais le film est si long (2 heures et 49 minutes), les répétitions si lancinantes et le comportement de cette femme si longtemps incompréhensible à nos yeux qu’on perd pied. La lourdeur de l’exercice et le manque de conviction des interprètes achèveront de nous assommer.

La pauvre Léa Seydoux, toujours déclarée positive au test de COVID-19, n’a pu se déplacer pour monter les marches avec ce film-là non plus. Sur le tapis rouge du film The French Dispatch, de Wes Anderson, elle brillait déjà par son absence. Cette fois, l’actrice française déclare jeter l’éponge pour la durée du festival, qui sera d’ailleurs bientôt terminé.

Ici, le biopic Aline, adapté de la vie de Céline Dion par Valérie Lemercier, s’en tire bien. Et les critiques du Figaro, de Télérama, de L’Obs sont positives. Je m’en réjouis pour les acteurs et pour le film… tout en conservant des réserves de mon côté.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

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