«Territoire des Amériques»: pixels terre à terre

Lorsqu’il voyage au Mexique dans sa jeunesse, il traverse une crise identitaire quand on lui demande pourquoi il n’est jamais allé en France puisqu’il parle français.
Photo: Antonio Pierre de Almeida Lorsqu’il voyage au Mexique dans sa jeunesse, il traverse une crise identitaire quand on lui demande pourquoi il n’est jamais allé en France puisqu’il parle français.

L’artiste René Derouin est un homme de territoire. Toute son œuvre est imprégnée du territoire de l’Amérique, de ses reliefs et de ses cours d’eau. « Je suis très terre à terre », dit-il, en qualifiant son œuvre de « narrative » et non « abstraite », dans Territoire des Amériques.

Aussi l’artiste a-t-il eu un choc lorsqu’il a assisté à la première projection du film immersif animé que Patrick Bossé a réalisé sur sa vie et qui est projeté sur des dômes à travers le Québec ces prochains mois. « Je suis quelqu’un du territoire, dit l’artiste en entrevue. Je marche sur un territoire. Et en regardant le film, j’avais l’impression d’être dans l’espace. »

Territoire des Amériques explore donc le parcours de l’artiste, depuis sa formation au Mexique jusqu’à son parcours international. « Je l’ai vu avec mon épouse, ma fille et ma petite-fille. Et ma petite-fille, qui étudie en cinéma, m’a dit que c’était le film de sa génération », ajoute l’artiste.

Dans une longue entrevue qui soutient tout le film, Derouin raconte son parcours à partir de ses années de jeunesse à Longue-Pointe, qui ont vu son père et son frère périr dans le fleuve Saint-Laurent. Après ces événements dramatiques, la mère de Derouin décide de déménager à l’intérieur des terres pour ne plus voir le fleuve. Ces épisodes ont profondément marqué Derouin, qui y revient lorsqu’il raconte le largage dans le Saint-Laurent des 20 000 statuettes qu’il avait confectionnées dans le cadre de la grande œuvre Migrations. Or, seule une photo persistait de ce largage, qui s’était déroulé dans l’intimité.

Je suis quelqu’un du territoire. Je marche sur un territoire. Et en regardant le film, j’avais l’impression d’être dans l’espace.

 

« J’ai eu le choc d’une chose entre l’art que je fais et ce que c’est devenu dans le film. Le largage, pour moi, c’est quelque chose de très intime. Au sujet du largage, on imaginait des milliers de statuettes tombées du bateau. Dans le film, ils ont animé le processus du largage d’une façon que je n’aurais jamais pu imaginer. C’est un peu comme l’arrivée de la photo en art », dit-il.

Le parcours de René Derouin est en quelque sorte atypique. Lorsqu’il voyage au Mexique dans sa jeunesse, il traverse une crise identitaire quand on lui demande pourquoi il n’est jamais allé en France puisqu’il parle français. C’est alors que se développe en lui le sentiment d’appartenir à la nordicité. Et bien qu’il ait voyagé et travaillé partout dans le monde, c’est toujours le Québec qu’il semble regarder en travaillant, de très loin ou de très haut.

Mais c’est au Mexique qu’il acquiert sa formation en arts visuels, et il y gardera des attaches toute sa vie. « C’est la première année où je ne vais pas travailler au Mexique depuis 25 ans », dit-il.

Et c’est au Mexique aussi qu’il survivra au très grand tremblement de terre qui a secoué Mexico, où il s’était rendu pour présenter une exposition rétrospective, le 19 septembre 1985. De cet événement, il retiendra le bruit assourdissant des objets qui s’entrechoquent entre eux et fera ensuite des êtres humains le cœur de son œuvre, raconte-t-il dans le film. L’artiste a aussi, notamment, suivi des formations au Japon et en Californie, où il s’est intéressé à la technologie. Patrick Bossé a illustré cet épisode en recréant d’immenses ordinateurs à partir des dessins de Derouin.

Le film, qui est en tournée au Québec et reviendra à la Société des arts technologiques de Montréal en novembre, a le mérite de présenter le parcours de cet artiste singulier. Et si l’on en croit la petite-fille de Derouin, il permettra à son œuvre de transcender les générations.

Territoire des Amériques, de Patrick Bossé, est présenté au dôme Statera de Sorel jusqu’au 10 octobre. 

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