«Un héros»: le grand retour aux sources d’Asghar Farhadi

Les histoires familiales que nous raconte Asghar Farhadi illustrent les obstacles infinis semés sur la route de monsieur et madame Tout-le-Monde sous le ciel des mollahs.
Photo: Amirhossein Shojaei Les histoires familiales que nous raconte Asghar Farhadi illustrent les obstacles infinis semés sur la route de monsieur et madame Tout-le-Monde sous le ciel des mollahs.

Depuis quelques années, Asghar Farhadi, le grand cinéaste iranien d’Une séparation (Ours d’or à la Berlinale 2011 et Oscar du meilleur film étranger 2012), encensé par la planète cinéma, posait sa caméra hors de sa tasse de thé. Et si Le client, tourné en France, lui avait valu l’Oscar du meilleur film étranger en 2017, son opus espagnol Everybody Knows émettait un couac à l’ouverture de Cannes en 2018.

Il est mieux inspiré dans son pays, l’Iran. Cette société aux contradictions infinies, Asghar Farhadi la connaît par cœur et démêle l’écheveau de ses hypocrisies avec une fascination perverse. Ses histoires familiales illustrent les obstacles infinis semés sur la route de monsieur et madame Tout-le-Monde sous le ciel des mollahs.

Son talent immense de scénariste explosait mardi dans Un héros, son meilleur film depuis Une séparation, en compétition ici. Cette histoire à la fois absurde et dramatique s’offre des accents de comédie en épinglant les travers du régime jusqu’à le faire saigner. Le film est brillant, rebondissant, délirant, sans jamais égarer sa vérité. En vedette : un homme fait prisonnier pour cause de dettes, en permission (Amir Jadidi), recueilli par sa sœur, qui tente d’infléchir son créancier, un ex-beau-frère amer qui lui réserve un chien de sa chienne.

À travers la trajectoire d’un sac plein de pièces d’or rendu à sa propriétaire légitime, l’homme devient un héros célébré à la télévision dont la probité épate ses concitoyens et les autorités carcérales. Mais des revirements perpétuels le feront passer de héros à proscrit, et vice-versa.

C’est de manipulation extrême qu’il est question ici : celle des directeurs de la prison, qui adorent brandir un cas de prisonnier modèle pour camoufler leurs méfaits ; celle du héros, qui modifie les circonstances de la découverte du sac au gré des circonstances ; celle des équipes de télévision, qui lui soufflent quoi dire et ne pas dire. Tout le monde y trouve et y perd son compte. Sauf le petit garçon bègue du héros, au handicap utilisé pour faire pleurer dans les chaumières. Et la nouvelle compagne de cet homme, prête à tout pour le sauver.

La force du film de Farhadi, par-delà l’interprétation de ses acteurs, sa caméra souple et son montage ingénieux, tient beaucoup à la cohorte des victimes dans cette affaire. Victimes d’avoir fait faillite, d’avoir prêté de l’argent, d’être écroué, d’être exploité, d’être né là-bas. Seules les autorités profitent des failles d’un régime gangrené, mais chacun les imite et triche pour sauver sa peau.

À travers la ville affairée qui palpite devant la caméra de vérité, dans les arènes décisionnelles ou au foyer, ce jeu des mensonges enroulés témoigne de l’art majeur d’un des cinéastes qui savent le mieux conter.

La désinhibition absolue de Titane

Certains hurleront peut-être de retrouver en compétition une œuvre de genre aussi violente et éclatée que Titane, de la Française Julia Ducournau. Le film nous fonce dessus avec sa tonne de briques : des meurtres atroces, des situations invraisemblables, des effets spéciaux horrifiques, mais aussi un aplomb, une énergie, une pulsion stylistique organique, des prouesses de jeu, une électricité de haut voltage, une désinhibition absolue. Déjà, cette cinéaste s’était imposée en 2017 avec Grave, œuvre d’épouvante multiprimée sur fond de jeune dame surdouée et avide de chair fraîche.

Ici encore, un personnage féminin tient la vedette en ouvrant ses abîmes. Alexia (stupéfiante Agathe Rousselle) a une plaque de titane dans la tête à la suite d’un accident causé par son père. Danseuse de club, bientôt tueuse en série, elle fait dans le sanglant. Recherchée, en fuite, cette femme déguisée en garçon erre. Après une improbable rencontre avec un chef pompier à moitié fou qui croit reconnaître en elle son fils disparu, sa vie change. Vincent Lindon, déjà primé à Cannes en 2015 pour son rôle dans La loi du marché, est fabuleux de puissance et d’aliénation dans ce rôle démentiel et obsessionnel. On le voit dansant, aimant, combattant les flammes, brisant son corps, niant l’évidence avant de la prendre à bras-le-corps, les yeux fous.

Ducournau, la réalisatrice la plus originale de cette compétition, ne se pique pas d’être crédible, mais de transmettre la violence des traumatismes et leur force de mort sur ceux qui en sont marqués. Son film est un coup de poing au nez des codes cinématographiques et des tabous. Sa vitalité et sa charge m’ont renversée.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

À voir en vidéo