La chaise vide du dissident russe Kirill Serebrennikov

Parmi les acteurs et les producteurs et des personnalités du festival, plusieurs arboraient un badge à l’effigie du cinéaste russe dissident.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse Parmi les acteurs et les producteurs et des personnalités du festival, plusieurs arboraient un badge à l’effigie du cinéaste russe dissident.

J’ai assisté lundi à la projection officielle de La fièvre de Petrov, de Kirill Serebrennikov, à l’auditorium Lumière. Ces séances sont habituellement plus protocolaires que celles réservées à la presse, avec la présence des équipes et d’invités. Plusieurs acteurs, producteurs et personnalités du festival arboraient toutefois un badge à l’effigie du cinéaste russe dissident, interdit de voyage par les autorités poutiniennes pour une affaire présumée de détournement des fonds publics aux allures de règlement de comptes. Même absence en 2018 pour son merveilleux film Leto sur de jeunes fous du rock durant la perestroïka, déjà en lice pour la Palme d’or. Sa chaise vide trônait comme le fait souvent celle de l’Iranien Jafar Panahi, reclus également à domicile pour des raisons politiques.

Avant la projection, le délégué général du Festival, Thierry Frémaux, a invité tout le monde à l’acclamer « pour que ça puisse résonner jusqu’en Russie ». Et la salle s’est levée comme un seul homme. Après coup, le cinéaste nous est apparu à l’écran à travers son téléphone cellulaire. Cannes présente des films, mais défend aussi la liberté. On n’ira pas s’en plaindre.

Sans la grâce de Leto, mais fort, bouillonnant, allégorique, habité également par la musique, La fièvre de Petrovest adapté du roman d’Alexeï Salnikov. Cette œuvre on ne peut plus russe, baroque, gorgée de violence, d’hallucinations, de scènes de rue et de métro où règne la grande pagaille, devient le portrait en creux de l’aliénation d’un peuple. Suicides, assassinats, entre fiction, rêves, souvenirs revisités : la Russie boit sa vodka dans ce voyage initiatique où la rage de Serebrennikov surgit derrière chaque image.

Car le héros Petrov a la fièvre. Il délire, et la caméra avec lui. Son épouse bibliothécaire devient une tueuse en série qui sème l’enfer auprès de poètes enragés. Un dentier sur sa table claque des dents. Son fils est malade et n’a pas moyen de le faire soigner, sinon avec des médicaments périmés. Le tout sur fond d’errances avec un ami dans une ville laide et sale aux bâtiments lépreux, mais aussi d’une fête du Nouvel An à laquelle les enfants croient toujours.

La mise en scène est un bouillonnement constant de chausse-trapes, de caméra vitale, de sons exacerbés, tandis que les frontières de la réalité éclatent pour montrer les plaies vives d’une société qui ne s’est pas remise de l’ancien régime et qui désespère de se trouver. La musique devient un cri qui se réverbère constamment sur l’image.

On sort de là abasourdi, sonné, troublé, sans avoir tout saisi, sinon une énergie brûlante. La fièvre du personnage nous a contaminés.

Un film japonais admirable

Vrai bijou cinématographique aussi qu’est Drive My Car, du Japonais Ryūsuke Hamaguchi, également en compétition.

En trois heures qu’on ne verra pas passer, dans une patiente mise en situation, on suivra un metteur en scène de Tokyo parti à Hiroshima monter Oncle Vania, de Tchekhov, avec des comédiens de plusieurs langues et nationalités. Son couple a éclaté avec la mort de son épouse scénariste et l’homme en est hanté. Au fil d’un lien d’abord ténu avec la conductrice de sa voiture, il parviendra à exorciser ses remords comme ceux de la jeune femme à ses côtés.

Ce film ultrasensible, délicat, attentif et d’une rigueur stylistique achevée nous entraîne au plus profond des secrets libérés. Œuvre de nostalgie, d’humanité, de culture, mais d’espoir aussi. D’une finesse exceptionnelle, Drive My Car ouvre plusieurs portes subtiles et passionnantes sur les comédiens qui viennent auditionner pour la pièce, dont une jeune femme qui livre sa partie en langage des signes coréens et un jeune homme aux prises avec des démons qui finiront par l’emporter.

J’espère de tout cœur qu’en cette année où le jury militant semble vouloir pencher vers des œuvres engagées, il ne laissera pas de côté un film aussi brillant et bouleversant que celui de Ryūsuke Hamaguchi.

Mardi, nous verrons Aline, de Valérie Lemercier, coproduction québécoise librement inspirée de la vie de Céline Dion. On verra bien ce que l’exercice va donner, mais la curiosité est grande. La diva de Charlemagne est-elle soluble dans le paysage cannois ? On vous en donnera des nouvelles bientôt.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

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