Le départ, dans le regard de Bercot

«Bergman Island», à la croisée des chemins entre fiction et réalité, raconte l’histoire d’un couple qui décide de passer l’été sur l’île suédoise de Fårö, où a vécu Ingmar Bergman, pour se consacrer à l’écriture.
Photo: CG Cinéma «Bergman Island», à la croisée des chemins entre fiction et réalité, raconte l’histoire d’un couple qui décide de passer l’été sur l’île suédoise de Fårö, où a vécu Ingmar Bergman, pour se consacrer à l’écriture.

Oui, elles étaient émouvantes, ces retrouvailles de l’icône française Catherine Deneuve avec la Croisette, son second chez-elle, semble-t-il. Entourée d’amour, reine de la fête comme d’habitude et un peu plus. Car l’accident vasculaire cérébral de l’actrice de Belle de jour et des Parapluies de Cherbourg sur le tournage du film De son vivant, d’Emmanuelle Bercot, avait semé des inquiétudes. Elle avait repris du mieux et retrouvé le plateau. Voici le film à Cannes, projeté hors compétition. On y a couru.

En 2015, dans Mon roi, aux côtés de Vincent Cassel, la cinéaste Emmanuelle Bercot s’était offert une performance d’amoureuse éperdue qui lui avait valu le prix d’interprétation féminine. Son cinéma charnel et habité est allergique au cynisme. De son vivant nous propose une incursion mélodramatique, mais profondément émouvante dans l’univers d’un hôpital aux antipodes des institutions débordées qu’on a vues déchoir durant la pandémie. Un univers idéal, où les médecins s’occupent de chaque patient avec un zèle admirable, organisent des séances de psychothérapie pour le personnel soignant. Des modèles, des héros.

Le film et sa caméra de vertige submergent le spectateur sous un torrent d’émotions, et plusieurs sortaient bouleversés de la projection. On se disait : c’est trop gros, ce milieu hospitalier si humain, si parfait, mais quelle œuvre efficace ! Il faut dire que Benoît Magimel tient ici le grand rôle de son imposante carrière en homme de théâtre condamné par le cancer, bientôt amaigri, méconnaissable, mais de plus en plus relié aux valeurs essentielles de la vie. À son chevet, une mère aimante, irritante, omniprésente incarnée par Deneuve, qui refuse l’inéluctable avant de l’accepter au bout de l’aventure sans merci. Un type de rôle sur le fil du rasoir dans lequel Deneuve excelle.

 
Photo: CG Cinéma Scène tirée du film «Bergman Island»

L’action se décline en quatre saisons. Une année pour accepter cette fin annoncée, se réconcilier avec elle, mettre de l’ordre dans ses papiers et ses contentieux. C’est peu. C’est beaucoup.

Il a 39 ans et ne veut pas partir, refuse d’annoncer son état de santé à ses troupes, mais comment garder le silence lorsque vous crachez le sang et tombez dans les pommes ? L’hôpital où l’on danse et chante dans les couloirs devient paradoxalement un temple de vérité. Le médecin incarné par Gabriel Sara est un homme formidable, l’infirmière (magnifique Cécile de France) vit avec le patient des moments de tendresse profonde. Le fils jamais reconnu du malade arrive de l’étranger pour connaître ce père absent, n’ose s’approcher, mais donne son sang afin de le maintenir en vie plus longtemps.

Et cette sarabande de bons sentiments devient l’occasion d’un admirable apprentissage de la mort, qui nous touche au cœur.

La course se resserre

Elles ne sont pas nombreuses, les cinéastes femmes dans cette course à la Palme d’or. Quatre tout au plus. Assez pour attendre monts et merveilles de Bergman Island, de l’excellente réalisatrice française Mia Hansen-Love (Un amour de jeunesse, Eden). Pensez donc ! Son film prend pour cadre mythique l’île suédoise de Farö, où vécut longtemps Ingmar Bergman. Avec une magnifique caméra, sous une musique inspirée.

Ici une jeune scénariste et son mari cinéaste (Tim Roth) s’installent un temps. Elle cherche l’inspiration. Ils font leur pèlerinage au cinéaste de Fanny et Alexandre dans la maison iconique et sur les lieux de tournage de plusieurs de ses grands films. Les touristes ont leur propre circuit hommage disneyien dédié à l’artiste disparu. C’est aussi le cirque. Elle veut s’émanciper d’un mari qui lui tient lieu de père. Aux dérives de ce couple tout compte fait fragile se colle un film dans le film, à partir du scénario de la jeune femme (mis en scène). Procédé utilisé cent fois. Mais le film qu’elle enfante n’a rien pour soulever les passions, avec son histoire banale d’amour perdu et retrouvé. Si bien qu’au lieu de multiplier avec finesse les références à Bergman, ce récit parallèle plombe le jeu. Restent les décors et les paysages éblouissants, un doigté de réalisation, la grâce de l’héroïne (Vicky Krieps), l’ombre de Bergman qui flotte, les grognements habités de Tim Roth. Mia Hansen-Love joue de la fiction et de la réalité avec la nostalgie des sentiments laissés en route, sans vraiment trouver où les déposer. On en sort en quête d’un miracle qui n’a pas eu lieu.

Lundi, on verra le film-événement The French Dispatch, de Wes Anderson. Léa Seydoux à sa distribution, déclarée positive au virus, ne sera pas sur la Croisette, et le cinéaste américain refuse les entrevues et les conférences de presse. Le cinéma se défendra tout seul. Pas plus mal, après tout.



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