La griffe émoussée de Nanni Moretti

Les festivaliers se sont attachés au réalisateur italien Nanni Moretti au fil de ses passages à Cannes. Mais cette année, le cinéaste n’a pas livré son meilleur film.
John MacDougall Agence France-Presse Les festivaliers se sont attachés au réalisateur italien Nanni Moretti au fil de ses passages à Cannes. Mais cette année, le cinéaste n’a pas livré son meilleur film.

À l’annonce de la sélection cannoise, le nom de Nanni Moretti parmi les élus de la compétition nous avait fait pousser un soupir d’aise. Quelles surprises allait nous réserver l’emblématique Romain, auquel les festivaliers se sont tant attachés ? On a l’impression de connaître intimement cet acteur cinéaste au fil des cuvées. Il faut dire qu’on l’a vu sortir d’une éternelle adolescence, plus sérieux, plus politisé, plus grave aussi. Longtemps surnommé le Woody Allen romain, célèbre binoclard à névroses, avec ses balades en Vespa, sa vie de famille, ses deuils, ses peurs, ses contradictions exposées, le chroniqueur cinéaste est accueilli ici comme l’enfant de la maison.

Moretti avait récolté la Palme d’or en 2001 avec La chambre du fils, œuvre tragique, mais sa délicieuse autofiction Caro Diario (Journal intime) lui avait valu le laurier de la mise en scène en 1994. Il aura attaqué Berlusconi dans Le caïman, exploré les arcanes du conclave dans Habemus papam, les affres d’une réalisatrice en 2015 avec le poignant Mia Madre. Sans compter une présidence du jury en 2012. Il se sera transformé sous nos yeux, ses doutes existentiels devenus névralgies, mais toujours poing levé.

Le voici de retour avec Tre Piani, pour la première fois sans en avoir écrit l’histoire de toutes pièces, ayant coscénarisé à six mains une œuvre littéraire (comme tant d’autres cinéastes du cru 2021). Le roman Trois étages, de l’Israélien Eshkol Nevo, à ses yeux idéal pour sa tranche de vie, fut sa terre promise.

Une flamme qui s’égare

Une deuxième Palme d’or ? Non, sans doute. Il se disperse, son énergie s’égare. À son drame bien tissé, il manque la flamme qui brûle, celle de Mia Madre, la douleur exacerbée de La chambre du fils. Moretti serait-il en panne d’inspiration personnelle ? Possible. Pas tout à fait dans son univers, sans remiser sa griffe moins aiguisée, tout en angoisse.

Le film entrelace les destins de trois familles aisées d’un même immeuble transposé à Rome, comme il se doit. Il s’en passe, des choses, dans cette chic résidence. « Never a dull moment », comme disent les Américains. Accident criminel, soupçons névrotiques de pédophilie, fils renié, mère délaissée par son mari, adolescente aguicheuse, vieillard tabassé, frère louche en cavale qui débarque sans crier gare. Toutes générations confondues, ça barde dans le beau coin, les années nouant et dénouant les liens qui relient tout ce beau monde.

Sépulcre blanchi

Voir Moretti jouer ici un juge du type sépulcre blanchi, rigide, enfermé dans sa boîte crânienne sans rien comprendre à sa femme (son actrice fétiche Margherita Buy) ni à son fils déboussolé et bientôt emprisonné, nous renvoie une image inversée de son personnage familier. Ce tyran incapable de se remettre en cause, il le joue sur une note sèche et noire, avec un talent inentamé. Mais comme son visage devient soudain la carte géographique des blessures intimes de sa vie !

Le film embrasse la mort, les maladies, les rapports familiaux conflictuels. À l’instar de plusieurs cinéastes italiens, Moretti traite souvent les relations parents-enfants. Elles atterrissent au cœur de cette œuvre miroir des changements de l’époque, dans une case bourgeoise plus lente à bouger. L’émancipation des femmes et des adultes à l’enfance brisée occupe le devant de la scène. Sur un air de violoncelle, avec une caméra élégante, dans Tre Piani, Moretti joue ses variations sans fausses notes. Quoique les fausses notes soient porteuses de vie…

On parle d’une œuvre chorale à la réalisation maîtrisée et au propos ambitieux, mais trop diffuse pour trouver sa poigne. Restent des moments forts, de beaux profils esquissés. Un des personnages les mieux développés est celui de la femme délaissée au foyer, que la rousse Alba Rohrwacher campe avec une sensibilité poignante. La dame a des visions (une corneille perchée au salon), tout en jouant son rôle de mère le mieux du monde. Jusqu’au jour où elle choisira de s’envoler comme l’oiseau noir de ses fantasmes. Les hommes sont souvent violents dans Tre Piani. Et un père (vibrant Riccardo Scamarcio), obsédé par un abus sexuel imaginaire sur sa fille de sept ans par un vieil homme qu’il tente d’étrangler à l’hôpital, n’est que tension, pulsions, apaisées en fin de course. Film féministe à sa façon, mais aussi appel à la rédemption pour tous.

La femme du juge s’était vue forcée par l’époux sans cœur de choisir entre son fils et son mari. On n’est pas loin du Choix de Sophie. Mais comme Margherita Buy sait allier la dignité à cette figure de souffrance  ! Elle trouvera son salut après la mort de son compagnon, vivante enfin, avec le loisir de porter des robes colorées et de retrouver son enfant transformé. Il est beaucoup question de pardon dans Tre Piani. Cette faune des beaux quartiers en a grand besoin pour apprendre à respirer et à marcher.

Comme d’autres grands cinéastes à Cannes cette année, Moretti n’a pas livré son meilleur film, sans perdre la face pour autant. Cette cuvée pandémique exhibe des fragilités créatrices, des questionnements sans réponses lâchés au vent. Derrière nos masques, on prend cette sélection fragile comme un signe de nos temps blessés. Parfois déçus, mais logés à la même enseigne que ces personnages égarés.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.



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