À Cannes, Sean Penn entre deux eaux

Pour la première fois, Sean Penn s’offre la vedette dans un de ses films, en plus d’y entraîner sa progéniture. Dylan Penn joue ainsi sa fille adulte, Jennifer Vogel, et son fils est incarné par Nick Penn.
Photo: Valery Hache Agence France-Presse Pour la première fois, Sean Penn s’offre la vedette dans un de ses films, en plus d’y entraîner sa progéniture. Dylan Penn joue ainsi sa fille adulte, Jennifer Vogel, et son fils est incarné par Nick Penn.

Il y a cinq ans, Le dernier espoir (The Last Face) de l’Américain Sean Penn nous avait atterrés. Jamais de mémoire de festivaliers un tel navet n’avait concouru pour la chic Palme d’or. Et ce, sous la caméra d’un cinéaste plus qu’honorable (excellent La promesse), grand habitué de la maison. Nos critiques avaient éreinté cette bouillie infecte entre mission humanitaire et romance à trois sous. Penaud, Sean Penn reconnaissait s’être fourvoyé. Les programmateurs avaient-ils vu ce film avant de le sélectionner ? Mystère ! On se demandait vraiment si l’acteur-cinéaste pourrait s’en remettre un jour.

Mais le revoici dans la course avec Flag Day, ni chef-d’œuvre ni four. Le film est adapté des mémoires de la journaliste d’enquête Jennifer Vogel, qui revient sur son parcours et celui de son père, faussaire de haut niveau. Filmé à Winnipeg avec une action située au cours des années 1970, 1980 et 1990, tourné sur pellicule pour en garder l’esprit, il demeure un produit 100 % américain avec le fantasme de la réussite à tout prix, par-delà les pires obstacles. Issu d’un berceau marqué par les abus, la drogue et les dérives de ses parents, le triomphe d’une journaliste devient une étoile de plus sur le drapeau national. C’est donc de résilience féminine, thème récurrent de cette édition cannoise, qu’il sera question ici.

Pour la première fois, l’acteur-cinéaste s’offre la vedette dans un de ses propres films (forte performance) en plus d’y entraîner sa progéniture. Dylan Penn joue ainsi sa fille adulte, Jennifer Vogel, et son fils est incarné par Nick Penn, adulte aussi. Le père incarne John Vogel, un escroc mythomane, adoré par sa petite Jennifer, depuis toujours hypnotisée par son charisme quand il daignait se pointer. Cette relation au fil des ans nourrie de désillusions repose sur un scénario conventionnel, mais efficace. Les ficelles sont parfois visibles. On navigue entre les codes d’une production américaine conventionnelle et d’une œuvre indépendante en liberté.

Le tandem que Sean Penn forme avec sa fille est changeant et complexe. La caméra traque les visages au plus près. Celui du père marqué, avec une fêlure à fleur de peau. Celui de Dylan plus diffus, moins habité. Dans ce portrait sans fard d’une Amérique de la marge, les émotions apparaissent souvent appuyées là où elles auraient gagné à flotter au vent. Flag Day ne déshonorera pas son auteur à Cannes cette fois ni ne le propulsera au sommet. Une semi-réussite, bientôt oubliée.

***

Tirer Anne Frank de son grenier de la Seconde Guerre mondiale pour transposer son drame en dessins animés dans l’Amsterdam d’aujourd’hui : seul l’Israélien Ari Folman (Valse avec Bachir) pouvait tenter le coup. Projeté hors compétition, ce film poétique et audacieux, mais au scénario alambiqué tissé de va-et-vient entre les époques, est destiné aux enfants, qui pourraient se mêler avec ses pinceaux. Où est Anne Frank ? est une œuvre de ponts tendus, avec de grandes beautés et des réflexions accentuées.

Un travail de huit ans, confiait-il aux journalistes. Les parents d’Ari Folman étaient des rescapés d’Auschwitz. Le cinéaste ne traite pas ces sujets à la légère et voulait ranimer la mémoire d’Anne Frank auprès des jeunes générations, tout en leur faisant saisir que le passé n’est pas mort et qu’il faut s’engager.

Celle qui allait devenir la plus célèbre enfant martyre du camp de Bergen-Belsen se voit voler la vedette ici par Kitty, son amie imaginaire du journal, fantôme à cheveux roux qui hante le Musée Anne Frank à Amsterdam, mais devient visible en s’aventurant dehors après avoir volé le document original. Des retours en arrière illustrent aussi la vie recluse de la jeune Juive sous l’Occupation allemande, symbole des talents fauchés par l’horreur. Lancée à la recherche d’Anne au XXIe siècle aux côtés d’un jeune cambrioleur qui soutient les sans-papiers, Kitty découvre dans ce conte fantastique les horreurs du monde tout en gardant l’espoir d’en changer le cours.

La musique, entre chansons et pièces classiques, est aussi un marqueur d’époques. Les dessins sont tantôt joliment enfantins, tantôt admirables quand ils illustrent l’imaginaire fulgurant d’Anne Frank, l’intérieur des camps de concentration ou des scènes exceptionnelles de guerres contemporaines en Afrique et au Moyen-Orient.

Car Ari Folman tisse des parallèles entre la Shoah et les réfugiés d’aujourd’hui. Au risque d’y égarer son fil. Où est Anne Frank ? « Elle est partout autour de vous », répond en substance le célèbre cinéaste d’animation, en appuyant sa morale pour un public enfant qu’il ne sert à rien de décourager.

***

Décidément, les œuvres littéraires n’en finissent plus d’inspirer les cinéastes à Cannes cette année. Adapté d’un roman de Rosa Liksom, un film finlandais tout simple, Compartiment No. 6 de Juho Kuosmanen, était projeté en compétition. Avec sa caméra-vérité, sa sensibilité, son humanité, il rappelait l’évidence : point n’est besoin d’effets à la tonne, de vedettes alanguies ni de décors artificiels pour émouvoir et convaincre.

Ce duo improbable d’un Russe mal léché (Yuriy Borisov) et d’une apprentie archéologue finlandaise (Seidi Haarla) à bord d’un train en pleine traversée de continent touche au cœur comme leur amour en marche jamais nommé, peint à petites touches, noires au début. Quel bon scénario, nourri des arrêts du train et des rencontres de passage à l’heure où les masques tombent et où des sentiments palpitent ! Les deux interprètes vivent leur rôle davantage qu’ils ne le jouent, semble-t-il. Yuriy Borisov, surtout, avec son immense palette de jeu, passe de goujat à gentleman avec une aisance qui laisse baba.

Et dans cette course à la Palme d’or, jusqu’ici inégale, c’est un petit film sans prétention qui vient prouver que le cinéma vit toujours pour toucher nos fibres les plus intimes. Non, les mutations du secteur ne peuvent pas atteindre sa chambre royale.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

À voir en vidéo