Toutes femmes unies à Cannes

Charlotte Gainsbourg et Jane Birkin
Photo: Vadim Ghirda Associated Press Charlotte Gainsbourg et Jane Birkin

Cette édition plombée par la pandémie fait naître des besoins d’attendrissement collectif. Des deux côtés de l’Atlantique, les gens apprécient les dynasties politiques ou artistiques, qui procurent une impression de continuité temporelle. Alors quand Charlotte Gainsbourg a présenté son documentaire intimiste sur sa mère, Jane par Charlotte, projeté hors compétition, elle s’est entourée sur le tapis rouge de ses trois enfants et de Jane Birkin, toutes générations unies. Le fantôme de l’homme à tête de chou devait voleter au-dessus de leurs têtes, la clope au bec. Et le public s’essuyait les yeux au passage de la mère et de la fille enlacées, croquées sous tous leurs angles par les photographes. Cannes a besoin d’émotions et les cherche parfois à tâtons.

Dans la course jusqu’ici, aucun film n’a fait l’unanimité. L’œuvre coup de cœur de l’un se transforme pour d’autres critiques en navet confit. Le souffle de la Palme n’est pas encore passé. Mais patience !

  

On a pu voir en compétition Lingui, les liens sacrés, du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun, lauréat en 2010 du Prix du jury avec Un homme qui crie. L’Afrique noire est surtout représentée ici ces dernières années par cet artiste engagé et poétique dans la lignée des griots.

À travers une ode à la résilience des femmes dans un univers de pure phallocratie, le cinéaste a le courage cette fois de défendre le droit à l’avortement dans une société islamiste qui en criminalise l’accès. Il écorche au passage l’excision, l’opprobre jeté sur les mères célibataires et les autres délicatesses servies là-bas aux femmes, invitant ses héroïnes à se révolter.

La caméra est belle ; les sonorités inspirantes. Les images de dénuement contrastent avec la beauté pure des costumes et de bien des visages. Celui surtout d’une adolescente de 15 ans (Achouach Abaka Souleymane), enceinte et désirant se faire avorter pour ne pas devenir comme sa mère qui l’a élevée sans homme à ses côtés. Mais cette dernière (poignante Rihane Khalil Alio) ne veut pas en entendre parler. Jusqu’au jour où la maman finit par remuer ciel et terre pour trouver un médecin (bientôt arrêté), puis une faiseuse d’ange au grand cœur, avant d’assouvir de sombres vengeances.

Le scénario n’est pas dépourvu de naïvetés ; des coins sont tournés rond ; le jeu des interprètes paraît parfois récité. Mais cette fable libertaire résonne comme un cri dans le désert. Et à l’heure du mouvement #MoiAussi, Lingui vient rappeler à quel point tous les combats sont encore à remporter dans certains pays. Ce film simple et touchant pourrait plaire au jury épris de causes sociopolitiques de cette édition.

  

Plus échevelé, et pour tout dire assez raté : Julie (en douze chapitres), du Norvégien Joachim Trier, qui avait épaté en 2011 avec Oslo, 31 août.

Cette fois, le cinéaste s’est enlisé dans une interminable histoire avec une héroïne peu attachante tout compte fait (Renate Reinsve, malgré sa forte présence à l’écran). Julie se cherche dans le monde d‘aujourd’hui entre deux compagnons marquants, un père absent et le refus de se laisser intimider. Il y a de jolies choses dans ce film, pourtant : un volet où la dame arrête le temps, comme dans Les visiteurs du soir, de Marcel Carné ; un voyage raté aux champignons magiques ; des retrouvailles avec son ancien conjoint condamné par le cancer. Le film embrasse toutes les contradictions du temps présent, de la culture du bannissement à la peur de la maternité sur une planète aux horizons bouchés. Trier a voulu mettre trop d’ingrédients dans sa sauce et finit par lasser.

Son personnage le plus fort demeure celui d’Axel (Anders Danielsen Lie), créateur de romans graphiques, éclairé, philosophe, sensible et en décalage avec son époque. On serait resté plus longtemps à ses côtés. La Julie inconstante paraît moins bien dessinée. Sa quête d’émancipation féminine demeure ici un peu stérile, et c’est dommage ! Trier ne savait sans doute pas par quel bout l’aborder…

  

Demain, on vous parlera entre autres de Benedetta, de Paul Verhoeven, avec Virginie Efira en nonne lesbienne du XVIIe siècle. Une rumeur de scandale porte ce film qui prétend choquer. On verra bien de quel bois le cinéaste d’Elle s’est cette fois chauffé.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

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