La pulsation électrique des Velvet Underground

Allergiques au «flower power» et aux rêves du grand Nirvana, les Velvet Underground étaient autodestructeurs et violents, sous sonorité rugueuse et provocatrice des cordes de guitare désaccordées.
Photo: Fournie par AppleTv+

Allergiques au «flower power» et aux rêves du grand Nirvana, les Velvet Underground étaient autodestructeurs et violents, sous sonorité rugueuse et provocatrice des cordes de guitare désaccordées.

Il y avait quelque chose de jouissif à se camper dans un fauteuil pour pénétrer l’esprit, l’esthétique, la frénésie sombre du groupe emblématique new-yorkais des années 1960. Jeudi, le documentaire Velvet Underground était présenté à Cannes Hors Compétition à des festivaliers cloués sur leurs sièges, tant le film provoquait l’envoûtement. L’Américain Todd Haynes, cinéaste de Carol, de Velvet Goldmine et de I’m Not There, faisait ses premiers pas au documentaire en rendant hommage à ces icônes du rock.

En conférence de presse au Palais, le cinéaste est venu expliquer à quel point la pandémie l’a aidé à accoucher de ce projet, démarré en 2018, puis mis sur la glace au profit du thriller Dark Waters. Il avait laissé le documentaire à son monteur Adam Kurnitz. Celui-ci devait se dépêtrer avec plus de 600 heures d’archives filmiques offertes par la veuve de Lou Reed, Laurie Anderson, et par le Musée d’art moderne de New York. Le confinement ayant cloué le cinéaste à domicile, il a repris le projet à bras-le-corps, en dialogue constant avec son monteur, immergé tout entier.

Allergiques au « flower power » et aux rêves du grand Nirvana, les Velvet Underground étaient autodestructeurs et violents, sous sonorité rugueuse et provocatrice des cordes de guitare désaccordées. Todd Haynes a mis tout son art à contribution, son amour du rock aussi, en tout respect des couleurs et des accents du groupe, comme de leur époque pour saisir leur pulsation électrique.

Sous les paroles de Lou Reed, qui carburait à la poésie de la marge, sous la guitare agile et trash de John Cale et autres agitateurs de ce rock sauvage, ce groupe aura davantage marqué la contre-culture musicale que bien des formations aux disques d’or.

Sur ce documentaire, Andy Warhol trône en fond de scène. Le premier album des Velvet Underground, avec la banane, était sous son égide. La bénédiction du pape de la pop offrait aux artistes adoubés une poussée vers la gloire. Restait aux créateurs ainsi lancés à façonner ensuite leur propre mythe. Celui des Velvet Underground allait demeurer vivace jusqu’à ce jour.

Renaît ici dans le saint des saints de la Factory et des boîtes de nuit fauves de la Grosse Pomme la faune qui reconstruisait l’art à sa manière. Haynes n’a pas cherché à se mettre de l’avant lui-même à travers ce documentaire. Ni voix off, ni commentaire du cinéaste à l’écran, mais une narration linéaire. Des images d’archives (Jonas Mekas et Barbara Rubin avaient beaucoup filmé le milieu), des entrevues des survivants de cette aventure, dont les musiciens John Cale et Maureen Tucker ; presque une trame de base fait classique. Mais le travail sur l’image remixée, avec effets stroboscopiques, écrans multiples, son parfois désarticulé, extraits musicaux et concerts filmés entraînent le spectateur dans une sorte de voyage intérieur psychédélique à travers une approche résolument expérimentale, en résonance de lumière et de chaos.

Fleur noire d’une époque phare

Dans le documentaire, archives aidant, brossé sous tous ses angles, le portrait de Lou Reed, parolier sauvage et chanteur insoumis, est bien brossé. Lui qui vénérait Rimbaud, Allen Ginsberg et William S. Burroughs, appelant dans leur sillage au dérèglement de tous les sens, ressuscite avec sa ferveur sexuelle et mystique, son rêve de liberté, son anxiété, sa jalousie, sa soif de contrôle, ses transes, ses rages, ses déchirements, ses anges et ses démons aux ailes déployées : drogues diverses aidant.

 
Photo: Fournie par le Festival de Cannes Image de Lou Reed tirée du documentaire The Velvet Underground, de Todd Haynes, présenté hors-compétition au 74e Festival de Cannes.

Le multi-instrumentiste surdoué et interprète John Cale reprend vie aussi, déjà avec Reed sur leur premier groupe The Primitives, puis entre 1965 et 1968, devenu une des deux âmes musicales des Velvet Underground, en affrontement de plus en plus criant avec Lou Reed. Ce dernier allait larguer son mentor Warhol, puis son brillant musicien Cale, jusqu’à dissolution du groupe sur l’autel de sa carrière solo. Chacun partit de son côté.

Entre temps, Bob Dylan était devenu le seul roi de New York, et après une tournée en Californie, les Velvet Underground devaient découvrir leur salle de spectacle fétiche aux mains de l’équipe du chanteur de The Times They Are a Changin’. Ainsi tourne la roue du rock.

Todd Haynes a reproduit l’hypnose qu’inspiraient, dit-on, les concerts de Velvet Underground en leurs débuts, alors que les musiciens improvisaient beaucoup, pour ne pas crever d’ennui en se répétant. Nico, la chanteuse et mannequin allemande chantait alors avec le groupe, de sa voix pas toujours juste mais accrocheuse. Et c’est un des mérites du film de montrer à quel point les femmes du milieu, gravitant autour du noyau Warhol surtout, étaient des otages de la beauté. Seule la percussionniste des Velvet Underground, Maureen Tucker, pouvait se permettre de jurer avec les canons esthétiques de ces cénacles. Au sommet des révolutions culturelles des folles années 1960 posent des figures masculines.

Le documentaire de Todd Haynes ne pouvait passer sous silence le climat politique du temps, assassinat de John F. Kennedy, entre autres, prélude à la débâcle future des esprits libertaires. Ce film explose dans la fureur de vivre, qui est aussi pour ces musiciens clairvoyants un vertige de mort. Le groupe hurlant, à cheval sur une époque, qui eut du génie tout en marchant entre les abîmes, devient sous la loupe de Todd Haynes le symbole d’un XXe siècle hanté, exalté et condamné. La plus grande force de ce documentaire est d’en avoir montré la pleine portée emblématique.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival

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