«Black Widow»: Natasha Romanof, en rappel

La réussite du film est en bonne partie imputable à Scarlett Johansson et à Florence Pugh, très complices dans leur numéro de vraies fausses sœurs que tout oppose et que pourtant tout unit.
Photo: Disney La réussite du film est en bonne partie imputable à Scarlett Johansson et à Florence Pugh, très complices dans leur numéro de vraies fausses sœurs que tout oppose et que pourtant tout unit.

En cette fin d’après-midi ensoleillée, une enfant rentre chez elle à vélo dans une banlieue américaine typique. Dans la cour, elle rejoint sa petite sœur, qu’elle aime manifestement beaucoup. Mais voici que leur père rentre et prend leur mère à part, la mine grave. S’ensuit une fuite effrénée. Et pour cause : tout cela n’était qu’un simulacre, l’homme et la femme étant des agents doubles russes, à l’instar des gamines, dont ils ne sont même pas les parents. On retrouve la célèbre aînée 15 ans plus tard. Célèbre, oui, car il s’agit de Natasha Romanof, alias Black Widow, membre des Avengers.

Après maints reports « covidiens », Black Widow (V.F.), 24e titre de l’univers cinématographique Marvel (UCM), sort en salle et en VSD premium sur Disney+ le 9 juillet. Cela, après qu’on eut longuement tergiversé quant à la pertinence de produire ou non le film, en flottement pendant 10 ans.

Présentée en 2010 dans Iron Man 2, l’un des films les plus faibles de lasérie, Black Widow a d’emblée captivél’auditoire grâce à l’interprétation charismatique de Scarlett Johansson. Si, lors de cette première apparition, le personnage était surtout écrit comme une séduisante femme fatale aux motivations ambiguës, le personnage a par la suite beaucoup évolué : l’intelligence et les aptitudes au combat de Natasha Romanof, toutes deux supérieures, ainsi que ses dons pour la mystification ont pris le dessus.

Son pouvoir de séduction est quant à lui devenu accessoire, voire source d’humour (voir la scène de Captain America : Winter Soldier [Capitaine America : Le soldat de l’hiver] où elle accoste Steve Rogers en le traitant de fossile). Depuis lors, Hollywood — et Disney — a pris note des mouvements #MeToo et #TimesUp, et cela a probablement joué dans la « désobjectification » de Natasha Romanof.

Le sourire en coin et l’œil vif, Scarlett Johansson a fait merveille dans le rôle à chacune de ses apparitions auprès des autres Avengers, de telle sorte que Disney a fini par se rendre à l’évidence qu’un film consacré à Natasha Romanof-Black Widow ne pouvait être qu’une bonne idée.

Plus attachante

Ce qui est intéressant avec ce personnage, et il s’agit peut-être d’un des éléments ayant fait hésiter le studio en amont, c’est que Natasha Romanof ne possède aucun superpouvoir. Elle est assurément une héroïne, mais pas, techniquement, une superhéroïne comme, par exemple, Captain Marvel (ou Wonder Woman chez le concurrent DC Comic). Elle dispose de toutes sortes de gadgets, mais elle ne commande pas à la foudre, ne voyage pas à travers les dimensions, n’a pas d’ADN extraterrestre, n’a pas un réacteur nucléaire à la place du cœur, ne devient pas verte lorsque fâchée… Bref, elle est humaine. Ant-Man l’est aussi, remarquez, mais son habit lui permet de rapetisser à une taille subatomique.

Tout cela devrait rendre Black Widow moins intéressante que ses compagnons. Or, il n’en est rien. Paradoxalement, le fait que Natasha Romanof arrive à ses fins sans l’apport de superpouvoirs la rend encore plus attachante. Elle l’est à coup sûr dans ce premier film en solo.

Hormis le prologue, l’action se déroule concurremment aux événements de Captain America : Civil War (Capitaine America : La guerre civile), alors qu’un conflit interne divise les Avengers en deux factions menées par Steve Rogers et Tony Stark. Natasha Romanof, elle, n’a guère le temps, ou l’envie, de se mêler de ce concours de mâles alpha (la protagoniste, tout comme le film, se moque volontiers des tendances machos observables dans le monde majoritairement masculin des superhéros). Plus pressant : Yelena (Florence Pugh), qui « joua » autrefois sa petite sœur dans leur cellule familiale factice, et qui vient de reparaître dans son existence pour lui demander son aide.

En effet, tout comme Natasha avant elle, Yelena a été enlevée enfant puis envoyée dans un camp d’entraînement où les petites filles apprennent à devenir des assassins — entre autres. Ce lieu dont nul ne connaît l’emplacement est surnommé la Chambre rouge et est dirigé par le vil Dreykov.

Légèreté et dureté

Yelena nourrissant une certaine rancœur vis-à-vis de Natasha, en plus de ne pas rater une occasion de tourner la renommée de cette dernière en dérision, on se retrouve avec, à l’avant-plan, une relation merveilleusement acrimonieuse et drôle. À l’arrière-plan cependant, le ton est grave. Ce contraste entre légèreté et dureté fonctionne vraiment bien.

Ce faisant, Black Widow rejoint les opus plus sombres de l’UCM, tels Winter Soldier, Civil War et les deux derniers films Avengers.

Car, ici, il est question de trafic humain, plus spécifiquement de traite de petites filles. Le scénario d’Eric Pearson (Thor : Ragnarok) aborde le sujet avec tact, et à la réalisation Cate Shortland (Lore) privilégie l’implicite plutôt que l’explicite. Dreykov (Ray Winstone), en conséquence, pourra être perçu comme un Harvey Weinstein ou un Jeffrey Epstein. On évoquait #MeToo…

Sachant cela, la manière expéditive dont on règle le sort de cet infâme personnage déçoit : c’est trop rapide pour qu’ait lieu l’effet cathartique désiré. On le sait, l’une des principales vertus de ces gros films avec gentils et méchants est d’offrir un défoulement. On pourra certes opposer à cela que de ne pas s’attarder sur le châtiment dudit méchant équivaut à ne pas lui accorder une importance indue, mais après qu’on eut autant insisté sur son ignominie, le spectateur ne peut s’empêcher de vouloir le voir souffrir à son tour. Le cinéma, c’est aussi un exutoire par rapport à une réalité où de tels personnages paient peu ou pas leurs crimes.

Le thème de la sororité

Ce bémol ne suffit toutefois pas à gâter le plaisir que procure Black Widow. On s’en souviendra, le personnage se sacrifie dans Avengers : Endgame (Avengers : Phase finale). Campé avant ces événements, Black Widow ramène donc momentanément Natasha Romanof, et possède de ce fait une qualité élégiaque que n’ont pas les autres films de la série. Qu’on ne s’y trompe pas toutefois : on parle d’une superproduction trépidante de bout en bout.

La réussite du film est en bonne partie imputable à Scarlett Johansson et à Florence Pugh, très complices dans leur numéro de vraies fausses sœurs que tout oppose et que pourtant tout unit. À force de conviction, les deux vedettes confèrent une dimension viscérale au thème dominant de la sororité.

L’ensemble de la distribution est solide : David Harbour (Stranger Things) amène une généreuse dose d’humour en ancien supersoldat russe qui n’en finit plus de se lamenter sur sa (relative) gloire d’antan, et Rachel Weisz (The Favorite [La favorite]) insuffle une touche de grâce en scientifique recluse.

Comme à l’habitude dans l’UCM, il faut attendre la fin du générique pour une ultime scène. Et comme à l’habitude, bis, la porte demeure grande ouverte pour davantage de suites (si, si). Suites qui, gageons-le, ne mettront pas 10 ans à paraître.

Black Widow (V.F. et V.O.)

★★★ 1/2

Action de Cate Shortland. Avec Scarlett Johansson, Florence Pugh, David Harbour, Rachel Weisz, O-T Fagbenle, Ray Winstone. États-Unis, 2021, 133 minutes. En salle et en VSD premium sur Disney+.



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