Paroles de Bong Joon-ho et de Jodie Foster

«Le Genou d'Ahed», de Nadav Lapid
Photo: lesfilmsdubal «Le Genou d'Ahed», de Nadav Lapid

Il s’en passe, des choses à Cannes. Prenez Bong Joon-ho, cinéaste de Parasite, qui trône au firmament du septième art. Mercredi, ce « dieu vivant » simple comme tout venait rencontrer le public au Palais des festivals pour des échanges à bâtons rompus. La pluie d’Oscar qui déferla sur son thriller social de 2019 aura fait une belle jambe au Festival de Cannes, salué comme éclaireur pour lui avoir décerné sa Palme d’or. Héros de la maison, il répondait mercredi aux questions de la salle, anecdotes à l’appui.

Ainsi, sa mère déteste son film Mother (2010), portrait d’une veuve folle de son fils unique qui remue ciel et terre pour le faire innocenter dans une affaire de meurtre. Grand film, mais sujet désormais tabou autour de la table familiale. « Famille, je vous hais », disait André Gide. « Ma mère ne m’en a pas reparlé depuis. »

Ajoutez cette légère anomalie visuelle qui déforme pour lui le spectre des couleurs. D’où son enthousiasme à l’idée d’avoir transposé après coup Parasite en noir et blanc. « Mais il ne faudrait pas que je dise… à cause des producteurs. »

Lui qui a dirigé films et séries pour Netflix refuse aussi de jeter la pierre aux plateformes : « Elles ne remplaceront pas le son puissant et le grand écran », estime la vedette du cinéma coréen, à qui on voudrait bien donner raison.

Sur cette tribune des rendez-vous, Jodie Foster, lauréate de la Palme d’or d’honneur de cette édition, s’est également prêtée au jeu. Mercredi, la plus francophile des Américaines (elle s’exprime sans accent, ayant étudié au lycée français de Los Angeles) a tenu à dire à quel point elle aimerait rejouer dans un film français — et pas en tant qu’Américaine de service.

Épaté par Foster, le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, s’est engagé à la nommer un jour présidente du jury de la compétition. Il y aura de dignes successeurs à Spike Lee, au masculin et au féminin, promis !

[Les plateformes de VSD] ne remplaceront pas le son puissant et le grand écran

 

La première fois qu’elle avait mis le pied sur la Croisette en 1976, son chien était mort la veille à l’aéroport après une chute dans l’escalier. C’était pour accompagner Taxi Driver, de Martin Scorsese, qui allait récolter la Palme d’or. Mais à 16 ans, son Napoléon à quatre pattes lui manquait. Et plusieurs l’estimaient trop jeune (12 ans durant le tournage, il faut le dire) pour jouer une prostituée. « La vie, c’est comme le cinéma, triste et comique à la fois », affirmait-elle, philosophe, avant d’exprimer plus loin sa joie de voir les femmes se démarquer enfin à tous les postes sur les plateaux. « Voici le moment », disait-elle.

Parmi les grands cinéastes de sa vie — Martin Scorsese, Spike Lee, Claude Chabrol… —, ceux qui ont le plus influencé son cheminement de réalisatrice sont Neil Jordan et David Fincher, a-t-elle confié. Le premier pour sa poésie ; le second pour sa virtuosité technique.

La cinéaste du Complexe du castor livrera bientôt une reprise de l’extraordinaire Woman at War, de l’Islandais Benedikt Erlingsson. Et aussi The Day They Stole the Mona Lisa, sur le vol de la Joconde perpétré au Louvre en 1911. On n’a pas fini de croiser Jodie Foster ici.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

Le puissant plaidoyer politique de l’Israélien Nadav Lapid

J’ai vu en compétition l’excellent film de Nadav Lapid, grande voix du cinéma sociopolitique israélien. Le cinéaste de Synonymes (Ours d’or à la Berlinale) livre avec Le genou d’Ahed une oeuvre radicale, vertigineuse et sans concession, très dure envers les politiques de son pays. Le tout en s’arc-boutant autour d’une confrontation dans un village du désert de l’Arava entre une jolie jeune dame du ministère de la Culture et un cinéaste invité par ses bons soins à signer un formulaire honteux pour pouvoir tourner son prochain film.

Leur pas de deux, entre désir, répulsion, colère et dénonciation, devient un jeu de chausse-trape admirable, tout en duplicité, en vérités et mensonges entremêlés. C’est de censure des artistes qu’il est question à travers ce film tiré d’une expérience vécue par le cinéaste, qui ne craint pas non plus d’écorcher les bizutages du service militaire.

Dans la peau du cinéaste, Avshalom Pollack impressionne par son jeu dur et désenchanté. La stylisation du Genou d’Ahed, où s’insèrent des chorégraphies saisissantes et d’atroces scènes de brutalité psychologique tirées de ses poupées russes, en fait une oeuvre qui pourrait se démarquer après la course.



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