Mourir dans la dignité, façon François Ozon

Sophie Marceau joue l’enfant bien-aimée que son père, André Dussollier, charge de mener son projet de mourir quand il l’a choisi à exécution.
Photo: Carole Bethuel_Mandarin Production_Foz Sophie Marceau joue l’enfant bien-aimée que son père, André Dussollier, charge de mener son projet de mourir quand il l’a choisi à exécution.

La course à la Palme d’or qui vient de démarrer révèle déjà ses couleurs. Les films de la compétition aborderont rarement la pandémie (quoique tournés pour la plupart durant le confinement), mais ils traiteront de plein fouet des dérives et des thèmes névralgiques des sociétés de nos temps déchirés. Comme si les différentes formes de cancer affligeant les humains se voyaient auscultées par autant de metteurs en scène à leur chevet. Sur tous les tons, bien entendu.

Cannes est vivant, mais le cinéma s’inquiète. Et le glamour de la fête semble d’autant plus dérisoire en cette année suspendue sur un fil. Tout le monde danse sur un volcan.

Bien des cinéphiles québécois (et d’ailleurs) ont suivi, depuis son entrée au long métrage en 1998 à travers l’éclaté Sitcom, la carrière du Français François Ozon. Audacieux, inégal, prolifique, élégant dans la transgression, ni tout à fait le même ni tout à fait un autre, film après film, mais plus souvent qu’autrefois à la défense de causes sociales. Le cinéaste de Gouttes d’eau sur pierres brûlantes avait avant bien d’autres abordé l’homosexualité et la bisexualité. Il a signé des œuvres percutantes et intimes sur la complexité de l’amour et des rapports humains, de Sous le sable à Été 85. Mais avec le magistral Grâce à Dieu, en 2019, il s’était engagé courageusement, dénonçant les crimes pédophiles du clergé.

Souvent en exploration formelle, parfois en des eaux de réalisation plus classiques, c’est dans cette seconde avenue qu’il aborde ici le droit de mourir dans la dignité. Le cinéaste est un habitué de Cannes depuis Swimming Pool en 2003, en passant par Le temps qui reste (déjà sur une fin de vie), Jeune et jolie, L’amant double, sans se voir retenu au palmarès.

Son Tout s’est bien passé, qui concourt à Cannes, adapté du roman éponyme d’Emmanuelle Bernheim, embrasse la notion d’aide à mourir, interdite en France, mais permise en Suisse. D’où plusieurs voyages sans retour des malades en traversée de frontières pour abréger leurs souffrances et leur perte de dignité.

Sur les épaules de Dussollier

Disons-le tout de suite : ce film repose beaucoup sur les épaules d’André Dussollier (vieilli de dix ans) en homme d’affaires et riche collectionneur évoluant dans un milieu culturel de haut vol, que des accidents cardiovasculaires condamnent à une vie de semi-paralysé, vie à laquelle il entend mettre un terme coûte que coûte. Entre drame et humour, place aux derniers mois d’une vie pleine et féroce. Dussollier, nouveau venu dans la famille d’acteurs d’Ozon, se révèle ici en candidat sérieux au prix d’interprétation masculine. L’acteur fétiche d’Alain Resnais dévoile des aspects inconnus de lui-même sans égarer son ironie. Un rôle troublant, parfois involontairement comique avec sa gueule tordue, ses jambes privées de mouvement, son aphasie plus ou moins prononcée au fil des mois de l’action.

L’énigmatique interprète campait déjà l’époux de Charlotte Rampling dans Lemming de Dominik Moll en 2005. Le revoici la bague au doigt avec l’actrice britannique, vieille complice d’Ozon. Mais cette fois, la dame incarne une sculptrice cassante, dépressive, sous les assauts de la maladie de Parkinson, jouée sur le fil du rasoir en figure essentielle et secondaire.

Les vraies relations se jouent entre le vieil homme et ses deux filles, qu’il a toujours mises en rivalité. La première jouée par la sensible Géraldine Pailhas, tout en retrait mélancolique, l’autre, l’enfant bien-aimée, par Sophie Marceau, en femme forte et troublée. C’est cette dernière qu’il chargera de mener son projet à exécution.

Pour Sophie Marceau, il s’agit d’un grand retour à Cannes. Elle y brillait par son absence depuis 2015 après avoir parfois fait les manchettes pour ses discours décousus et ses écarts vestimentaires, tout en déchaînant les paparazzis sur son passage. L’actrice française n’avait pas tourné depuis 2018, en panne de désir, puis intéressée par la proposition de François Ozon (une première collaboration), mais anxieuse de retrouver la Croisette. La voici donc, accueillie comme une reine !

Ton juste

Dans le film, sa prestation est très honnête plutôt que bouleversante, mais Dussollier, en vieil entêté qui a traumatisé ses proches qui l’aiment, lui fait de l’ombre… La fille chouchou résiste à la proposition paternelle, puis accepte de prendre contact avec une association suisse (dont la directrice est incarnée avec finesse par Hanna Schygulla). La machine est en marche, sans cesse enrayée de revirement en revirement.

Ce roman et sa thématique avaient tout pour séduire un cinéaste captivé par les relations impossibles entre les êtres humains (comment obéir à son père qui réclame un service pareil ?). Mais dans Tout s’est bien passé, il est question de respect et de dignité. Le ton d’ensemble demeure juste, et la temporalité de l’action respectée sans amas de flash-back. Quant au personnage de Dussollier, le voici marié et père, tout en ayant mené une vie sentimentale d’homosexuel. Ce qui n’est pas pour déplaire à un metteur en scène qui fait tant exploser la frontière des genres.

Reste que le classicisme de la forme irrite un peu. Ozon aurait tellement pu s’éclater sur le plan formel, à travers des éléments subjectifs, façon Florian Zeller dans The Father sur un sujet connexe. Oui, Dussollier est formidable et la mise en scène glisse sans faux pas, mais il manque au film — hélas ! — le grain de folie qu’Ozon a si souvent injecté dans maintes tumultueuses œuvres passées.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

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