«I Carry You with Me»: le rayon rose

À la lumière de la réalité d’aujourd’hui, celle d’une frontière hautement militarisée où s’entassent des milliers de personnes fuyant la misère, celle illustrée par Heidi Ewing comporte sa large part de dangers, notamment pour les deux protagonistes, homosexuels, ceux d’être battus ou bien expulsés.
Alejandro Lopez Pineda Sony Pictures Classics À la lumière de la réalité d’aujourd’hui, celle d’une frontière hautement militarisée où s’entassent des milliers de personnes fuyant la misère, celle illustrée par Heidi Ewing comporte sa large part de dangers, notamment pour les deux protagonistes, homosexuels, ceux d’être battus ou bien expulsés.

Ce gadget le plus souvent inutile a exaspéré bien des musiciens et des chanteurs lorsqu’ils montaient sur scène : le pointeur laser. Heureusement, certaines modes passent, et personne ne les regrette. Il joue pourtant un rôle peu banal dans la trajectoire des deux protagonistes de I Carry You with Me, premier film de fiction d’Heidi Ewing.

La réalisatrice est liée depuis près de 20 ans au monde du documentaire (Jesus Camp, The Boys of Baraka, Detropia). Elle ne semble pas prête à couper le cordon, car non seulement elle s’inspire ici d’une authentique histoire d’amour, mais le couple, en plus d’offrir sa vie passée comme matière à cinéma, se place devant la caméra pour recréer le temps présent. Et celui-ci se déroule à New York.

Or, bien avant qu’Ivan ne devienne un grand chef cuisinier dans la métropole américaine, et son conjoint, Gerardo, un inestimable bras droit, les deux vivaient à Puebla, une ville de province du Mexique, une de celles où tout se sait trop vite. Et en 1994, il était risqué d’y dévoiler son homosexualité. D’où leur première rencontre dans un bar clandestin — c’est là qu’intervient le fameux rayon rose du pointeur de Gerardo —, un instant électrisant qui, ils ne le savent pas encore, va sceller leurs destinées. À leurs risques et périls, pendant des années.

Car Ivan (Armando Espitia, émouvant du début à la fin), enfermé à double tour dans son placard, craint plus que tout d’être montré du doigt : son ex-épouse lui accorde de rares visites auprès de son petit garçon et il peine à subvenir à leurs besoins en travaillant comme plongeur dans un restaurant alors qu’il rêve d’être derrière les fourneaux. Arborant une fière allure, né dans un certain confort dans un ranch au Chiapas (et auprès d’un pèreviolemment homophobe), Gerardo (Christian Vazquez, d’une belle assurance) apprend peu à peu les secrets d’Ivan, alors que leur relation devient de plus en plus difficile à cacher. Ce dévoilement va bien sûr provoquer des crises, et forcera Ivan à prendre une décision aux conséquences irréversibles : partir sans visa aux États-Unis.

À la lumière de la réalité d’aujourd’hui, celle d’une frontière hautement militarisée où s’entassent des milliers de personnes fuyant la misère, celle illustrée par Heidi Ewing comporte sa large part de dangers. La mort peut s’y pointer, mais à certains endroits l’espoir est possible. Ivan s’y engouffre avec une amie et, une fois arrivés à New York, où se profilent encore les deux tours du World Trade Center, c’est la désillusion. Il la cache autant que possible à Gerardo, prêt à l’attendre pendant un an. Mais viendra vite l’heure des choix, celui où il faut franchir le pas vers un autre monde ou rester derrière.

Chronique amoureuse à caractère social étalée sur plus de deux décennies, son déroulement se tisse de façon sinueuse, atmosphérique, multipliant les digressions entre l’enfance (et ses vicissitudes familiales), l’aube de l’âge adulte (la portion la plus maîtrisée et la plus émouvante) et la réalité actuelle (incarnée par les véritables protagonistes, surprenante, mais moins convaincante). Un banal incident les plonge — et nous avec eux — dans des moments à haute intensité dramatique, dont la découverte de leur homosexualité par leurs pères, violemment contenue chez l’un, impitoyable chez l’autre.

Au-delà du caractère singulier et parfois tragique de cette liaison particulière qu’une société machiste refuse de voir s’épanouir, Heidi Ewing, toujours en documentariste avisée, élargit la perspective en faisant de ce couple des victimes parmi d’autres. Celles de préjugés qui sont loin d’avoir disparu, mais aussi d’enjeux socio-économiquesqui dépassent leur cas particulier, rejoignant l’immense cohorte des déracinés dont le dilemme est entier, peu importe où ils habitent : bannis d’un côté de la frontière parce qu’ils sont homosexuels, honnis de l’autre parce qu’ils sont des sans-papiers. Bref, toujours la peur au ventre, celle d’être battus ou bien expulsés, voyant leurs enfants grandir ou leurs parents mourir sur des écrans.

C’est tout cela qu’Ivan et Gerardo portent en eux : un drame intérieur aux résonances universelles, illustré de façon parfois brutale, parfois d’un romantisme à la mièvrerie assumée. Avec comme bougie d’allumage un rayon rose.

 

I Carry You with Me

★★★ 1/2

Drame d’Heidi Ewing. Avec Armando Espitia, Christian Vazquez, Michelle Rodriguez, Angeles Cruz. États-Unis–Mexique, 2020, 112 minutes. V.O. espagnole, s.-t.a. Au Cinéplex Forum.

À voir en vidéo