Une ouverture psycho-pop avec «Annette» à Cannes

Dans «Annette», de Leos Carax, Adam Driver incarne Henry, un comédien qui se démarque par son humour grinçant, qui s’éprend d’Ann, interprétée par Marion Cotillard, une chanteuse lyrique qui connaît un succès à l’international.
Photo: MK2 Mile-End Dans «Annette», de Leos Carax, Adam Driver incarne Henry, un comédien qui se démarque par son humour grinçant, qui s’éprend d’Ann, interprétée par Marion Cotillard, une chanteuse lyrique qui connaît un succès à l’international.

On a connu la totale au fil des ans du côté des films d’ouverture cannois, et pas toujours pour le meilleur. Un départ en chanson après l’orage ? Pourquoi pas ? Salutaire façon, dit-on, de conjurer la peste. Ainsi, l’opéra rock Annette, du Français Leos Carax, satire du monde du show-business américain, démarrait mardi la fête du cinéma de puissante et insolite manière. Place à une étonnante percée sombre dans l’univers de ce cinéaste à la flamme brûlante et autodestructrice, mariant ici l’extravagance et le désespoir, sans chercher à plaire.

Les vedettes au parterre avaient droit avec Annette à des retrouvailles psycho-pop sur fond de tragédie aux couleurs shakespeariennes. Sous leurs robes du soir ou leurs smokings, avant la projection, elles paraissaient vraiment émues après l’année pandémique. Déjà, en montée de tapis rouge, certaines n’évoquaient pas le 74e Festival de Cannes, mais le premier d’une nouvelle ère. Pas faux !

Au-dehors, le vent était doux. À l’intérieur du Palais, la maîtresse de cérémonie, Doria Tillier, faisait sourire en tâchant de reconnaître de chics spectateurs masqués (encore que plusieurs refusaient l’accessoire, mal assorti à leurs atours). « Ce n’est pas facile de faire évoluer les mentalités. L’art peut essayer », lançait-elle. On n’a pas eu droit par sa voix à la soirée ironique aux habituelles piques de moquerie. Plutôt à de l’émotion, à des envolées de poésie sur la magie du cinéma, tout en douceur féminine.

Jodie Foster est venue confier, dans son français impeccable, son rêve d’un monde meilleur : « Je veux m’inspirer des nouvelles voix, de la provocation qui se libère. » L’actrice cinéaste américaine a reçu sa Palme d’or d’honneur du cru des mains du grand cinéaste espagnol Pedro Almodóvar. Celui-ci déclarait vouloir être présent pour le retour du cinéma et du film d’auteur sur grand écran, tout en levant son chapeau à cette Jodie Foster si imposante, ancienne femme enfant du Taxi Driver de Scorsese — palmé d’or en 1976 —, elle qui a su gagner en force sans cacher ses faiblesses.

 
Photo: Valery Hache Agence France Presse Jodie Foster s’est vu décerner la Palme d’or d’honneur de la 74e édition lors de l’ouverture du festival.

Puis le Coréen Bong Joon-Ho, qui a remporté avec Parasite la palme de 2019, est venu déclarer la 74e édition ouverte, avec mission de passer la main après la parenthèse de 2020. « J’ai l’impression que le cinéma n’a jamais arrêté », a-t-il dit. La cérémonie d’ouverture était belle et émouvante. Rare phénomène ici, né des épreuves traversées et de l’envie de s’envoler vers un ailleurs à définir, mais plus humain et solidaire qu’avant.

La tragédie chantée

Annette est produit par Amazon, avec méga-budget, tout en anglais, une première pour le cinéaste de Mauvais sang, sur chansons pop du duo américain Sparks et dialogues entonnés, comme dans Les parapluies de Cherbourg, sur un mode désenchanté. Annette résonne de façon hirsute comme une sorte de Black Swan démarré en lion dans les coulisses des spectacles et la joie des rues pour épouser ensuite la dépression du personnage (extraordinaire Adam Driver, de loin son meilleur rôle). En Henry, vedette au comique râpeux, il s’éprend d’une cantatrice célèbre, Ann (lumineuse Marion Cotillard), ange de l’opéra, alors que tous scrutent leur idylle à la loupe. Il l’épousera, aura avec Ann une fillette, Annette, longtemps jouée par une marionnette, aux talents magiques. Meurtrier, artiste maudit, cœur cassé, esprit torturé, l’ancien glorieux sera fustigé par le public voyeur et volage qui l’encensait jadis.

Annette est un film de montage, de musique, de cadrages, d’effets spéciaux, de redites. Mais comme on le retrouve partout, ce Carax. Son film tient du miroir de ses propres dérives, en répétitions tragiques, en gouffres béants, en rédemption impossible. On en sort ébahi, désemparé, désolé pour ce personnage voué à sa perte. Oubliez le happy end. Tout part à la dérive.

Ce cinéaste peu prolifique a quelque chose d’une rock star française en ardent amour avec l’Amérique, comme plusieurs de ses compatriotes. À Libération, Carax avouait même ne plus lire qu’en anglais (sauf Le comte de Monte-Cristo). Le réalisateur de Boy Meets Girl et des Amants du Pont-Neuf avait lui-même connu une longue éclipse avant de resurgir en 2012 avec Holy Motors, en formidable mélange de genre, qui avait épaté à Cannes. Pour ce retour au cinéma longtemps différé, ce créateur à la fois tonitruant et hypersensible nous a offert mardi à Cannes son œuvre la plus noire, la plus personnelle, la plus stylisée.

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

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