Le grand retour sur la Croisette

La 74e édition du Festival de Cannes démarre mardi, en France.
Photo: Vadim Ghirda Associated Press La 74e édition du Festival de Cannes démarre mardi, en France.

Cela démarre mardi, et on s’était longtemps tâtés avant de croire la chose possible. Aurait-il lieu vraiment en plein été, sous la canicule, car l’horizon covidien semblait bouché en mai ? Eh oui ! Après des vols mouvementés, se retrouver bel et bien au Festival de Cannes tient du quasi-miracle. Les contrôles sanitaires s’ajoutent aux contraintes de la sécurité in situ. Mais ces retrouvailles émouvantes…

Après une édition blanche quoique dotée de films flanqués du label Cannes l’an dernier, Thierry Frémaux, le délégué général du Festival, a précisé lundi en conférence de presse que même les vedettes n’échapperaient pas aux besoins de laissez-passer sanitaires cette année. Des tests de dépistage gratuits sont offerts aux abords du Palais : « Nous ne sommes pas à l’écart des soubresauts du monde. L’an dernier, la situation était plus grave que celle d’un festival de films. Le triomphe des plateformes s’est fait en 2020, alors que le cinéma ne pouvait pas se défendre.Mais il demeure partout ; sa trace artistique aussi. Nous sommes les combattants du futur, car le Festival veut se transformer pour garder son statut. À Cannes, les films de la compétition doivent sortir dans les salles françaises, d’où encore l’absence de Netflix. »

Le réalisateur afro-américain Spike Lee, président du jury, déclarera mardi la 74e édition ouverte avant la projection du film Annette, de Leos Carax. Et s’il devait déjà remplir ce rôle lors de l’édition annulée de l’an dernier, sa présence gagne une portée symbolique depuis la poussée du mouvement Black Lives Matter à la suite de la mort de George Floyd. La magnifique affiche de l’année avec la photo tronquée du cinéaste de Malcolm X trône en plusieurs exemplaires aux murs du Palais des festivals. Mais sur la Croisette, sur une photo géante non moins spectaculaire, le président du jury fait une pub pour les stylos Montblanc. Cannes n’est jamais pure…

D’ailleurs, la présence de seulement quatre femmes en lice pour la Palme d’or montre qu’il reste bien du chemin à parcourir en termes d’équité. Le rendez-vous a nommé des actrices et des réalisatrices à la tête de différents jurys, ce qui ne colmate toutefois pas les trous.

À ces critiques, M. Frémaux répond que, pour une première fois, le jury de la compétition sera majoritairement féminin, « alors que le président est un homme ». N’empêche…

Forcément, les Québécois, privés de films maison, se jetteront sur l’os français d’Aline de Valérie Lemercier, adapté librement de la vie de Céline Dion et coproduit chez nous par Caramel Films. La cinéaste québécoise Annie Leclair verra son court métrage Enracinée, sur la danseuse Marie-Hélène Bellavance, projeté en compétition au Diversity in Cannes Short Film Showcase… en marge du festival officiel, précisons-le.

Ce qui apparaît changé ici : tout et rien. Place au même joyeux bazar avec des moments prévus d’éblouissement cinématographique, mais le rendez-vous a pris un virage résolument virtuel. Désormais, pour les journalistes et les membres de l’industrie (29 000 accréditations plutôt que les 40 000 habituelles, plusieurs ne pouvant voyager). Ni casier de presse ni documents papier d’aucune sorte. Une bonne chose pour l’environnement, remarquez… sur dématérialisation galopante. Cette année, pour la première fois, les médias doivent obtenir des billets électroniques à brandir devant les salles, en plus de leur carte. Ça crée des frustrations, car des séances sont pleines bien avant les projections. Thierry Frémaux insiste sur la quantité des films qui seront projetés devant public sur les cinémas de la plage, sur les nouvelles mesures écologiques. Tout bouge.

L’Europe resserre les rangs

Pour beaucoup, un des grands moments du cru sera la venue de Catherine Deneuve, après son accident vasculaire cérébral de novembre 2019. La grande dame est à l’affiche du film De son vivant, d’Emmanuelle Bercot, privée de compétition malgré ses faits d’armes. En fait, la grande difficulté sera plutôt d’accueillir les acteurs et les cinéastes provenant des États-Unis ou d’autres pays plus ou moins confinés. Chose certaine, le Russe Kirill Serebrennikov n’accompagnera pas Petrov’s Flu, non pas en raison de la crise sanitaire, mais puisqu’il est assigné à résidence pour des raisons mal comprises — comme en 2017, quand il avait livré son brillant Leto.

Benedetta, du Néerlandais Paul Verhoeven, avec son histoire de nonne homosexuelle jouée par Virginie Efira, paraît un des morceaux les plus étranges de la compétition. The French Dispatch, de Wes Anderson, tourné en France avec une distribution cinq étoiles (dont Bill Murray, Frances McDormand, Timothée Chalamet et Léa Seydoux), attirera les foules comme un aimant. Quant à Asghar Farhadi, de retour en Iran après ses films européens, il pourrait nous étonner avec son drame social Un héros. Forcément aussi, l’Américain Sean Penn, qui avait livré le navet pourri The Last Face en 2016, se voit attendu avec circonspection pour The Flag Day.

Moi, j’ai hâte de voir Tout s’est bien passé, du Français François Ozon, sur l’aide à mourir (avec Sophie Marceau et André Dussollier), tout comme France, de son brillant compatriote Bruno Dumont, portrait d’une journaliste campée par Léa Seydoux. Aussi Les Olympiades, du grand Jacques Audiard, adapté des nouvelles graphiques de l’Américain Adrian Tomine. Et puisque l’Hexagone se retrouve cette année en majesté à Cannes, Bergman Island, réalisé sur l’île du grand cinéaste de Persona par la merveilleuse Mia Hansen-Løve, et La fracture, de Catherine Corsini (rare film ici à aborder de front la pandémie), nous inspirent en plus de dérouler le tapis rouge aux dames.

On s’attend à moins de vedettes internationales en montée des marches pour cette cuvée pas comme les autres. Et également à une famille européenne en mode serrage de coudes (malgré une forte présence asiatique.) Mais haut les cœurs ! Cannes n’est pas mort. À preuve, les films sont là, et nous aussi !

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.

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